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LOVE ME TENDER d’Anna Cazenave Cambet

C’est l’histoire d’une femme qui plaque tout pour construire une autre vie. L’histoire de son combat judiciaire acharné pour pouvoir rencontrer son fils. Un film qui nous pousse dans nos retranchements moraux, parfois inconfortable. Nous laisserons nous toucher, arriverons-nous à accueillir son destin ?

LOVE ME TENDER d’Anna Cazenave Cambet. France, 2025, 2h13. Adapté du roman éponyme de Constance Debré (2020). Festival de Cannes 2025, sélection Un Certain Regard. Avec Vicky Krieps et Antoine Reinartz.

Critique de Patrick Lauras, SIGNIS France

La voix off de Vicky Krieps livre les mots du roman, incisifs, pour accompagner des premiers plans lumineux filmés dans Paris : Clémence s’est séparée de Laurent son conjoint 2 ans auparavant ; elle a quitté le domicile, elle a renoncé à sa robe d’avocat pour écrire un roman, à sa vie bourgeoise pour une vie sobre. Elle s’occupe de son fils Paul un week-end sur deux, un cadre défini à l’amiable avec son ex.

Quelques jours après avoir confié à Laurent qu’elle a des relations avec des femmes, il lui annonce brutalement que Paul ne veut plus la voir. Commence un combat judiciaire sur la question de la garde. Antoine Reinartz est magistral dans son rôle, apparemment droit dans ses bottes mais odieux manipulateur. On pourra supputer les possibles raisons de son attitude… Toujours est-il qu’un gouffre s’ouvre brutalement : Clémence perd tous les droits, même celui de rencontrer son fils occasionnellement. Elle devra se battre pendant 18 mois pour obtenir un droit de visite en présence de médiateurs sociaux, « deux ans qui sont des siècles ». Laurent accumule pourtant les fautes, négligeant une seconde décision de justice qui restera inappliquée malgré de nombreuses mains courantes.

Tout cela est révoltant, un scénario à peine croyable s’il n’était largement inspiré de faits réels. La charge est lourde contre le système : la difficulté à prêter attention aux manipulations qu’un enfant peut subir, une décision de justice stupéfiante, des délais inadaptés au monde de l’enfance où tout change en quelques mois, le non-respect des décisions judiciaires. L’évidence de lourds dysfonctionnements serait presque consensuelle… mais il faut mentionner ici le tout récent On vous croit de Charlotte Devillers et Arnaud Dufeys, qui donne une image bien plus positive de la justice aux affaires familiales.

Love me tender alterne judicieusement des moments de tension extrême, des fulgurances dramatiques avec des moments de douceur, signes de la résilience et de la reconstruction de Clémence. Elle nage, elle fait du vélo, elle écrit, se défoule dans des clubs de danse, se lâche dans des relations amoureuses peu durables. Elle rend visite à son père dont elle prend soin, dans les Landes. Quelques moments d’intimité avec Paul nous font espérer qu’ils puissent renouer vraiment. Les images se font belles alors, chaudes et lumineuses, avec des travelling superbes, Paris et les Landes en arrière-plan. Les scènes intimes restent pudiques, on pourra regretter une certaine lourdeur dans leur répétition et leur durée.

Car Love me tender ne se réduit pas à un drame social sur la question de la protection de l’enfance. L’admirable Vicky Krieps est de tous les plans, elle donne corps à une personnalité attachante mais un brin farouche, souriante mais peu loquace, déterminée mais fragile ; amante tendre ou cassante, une mère douce mais désespérée. La caméra scrute son visage, lumineux au départ, stupéfait lorsque tombent les décisions, douloureux lorsque la situation s’éternise des mois qui paraissent des années. Toute son apparence évolue, à l’image de sa transformation intérieure et de celle de Constance Debré. Un parcours de reconstruction qui est le véritable cœur du film.

La réalisatrice cultive donc l’empathie pour Clémence, femme étonnante mais clivante car certains de ses choix viennent bousculer nos représentations sociales et familiales. Notre inconscient collectif condamne une mère qui quitte le domicile laissant mari et enfant. Nous ne saurons d’ailleurs pas pourquoi elle a tout plaqué, et sommes invités à admettre que c’est sa liberté.

L’éloignement de son fils débouche sur un terrible constat affectif « On ne sait plus quoi se dire ». A force de combattre, Clémence s’use et se perd, sacrifiant par exemple ses relations amoureuses. La comprendrons-nous lorsqu’elle décide que l’amour maternel a ses limites ? Dans ses entretiens la réalisatrice confirme qu’elle a voulu poser cette question « interdite » et laisser une zone d’ombre où le spectateur pourra se positionner.

Par son point de vue féministe et engagé, Love me tender est un cri de colère contre la misogynie, un film désarmant qui bouscule notre regard sur la liberté, sur la différence et sur la famille.

Patrick Lauras

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