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CE QU’IL RESTE DE NOUS de Cherien Dabis

De 1948 à nos jours, trois générations d’une famille palestinienne portent les espoirs et les blessures d’un peuple. Film politique ambitieux, mêlant l’Histoire et l’intime, c’est un plaidoyer donnant des clés de compréhension sur le blocage qui perdure depuis si longtemps dans une région minée par les erreurs du passé et les rancunes ancestrales.

CE QU’IL RESTE DE NOUS de Cherien Dabis. Allemagne/ Chypre/ Palestine/ Etats-Unis/ Jordanie/ Emirats Arabes Unis. 2025, 2h25. Avec Saleh Bakri, Cherien Dabis, Adam Bakri

Critique de Philippe Cabrol, SIGNIS France

Le film-fleuve (2h25) de la réalisatrice américano-palestinienne Cherien Dabis est une fresque historique de la Palestine, qui ne cesse de la hanter en tant que fille de réfugié. Le survol de ces décennies permet au spectateur de reconstituer la chronologie des différentes étapes de ce conflit, des espoirs et des échecs de tout un territoire. C’est une voix off qui porte le film, voix dont on comprend qu’elle est celle de l’actrice-réalisatrice elle-même, qui incarne Hanan à travers plusieurs décennies.

Le début du film montre une mère bouleversée remontant le fil de ses souvenirs pour faire comprendre le conflit entre deux peuples, les juifs d’Israël d’un côté et les arabes de la Palestine de l’autre. Ce film prend fait et cause pour la Palestine, l’idée de la cinéaste étant de narrer un point de vue de l’histoire longtemps passé sous silence. Mais il n’ a pas pour objectif d’ attiser les tensions ou de développer une propagande idéologique haineuse. 

Sur près de soixante-dix ans, la réalisatrice évoque le départ des Anglais, l’expropriation des familles palestiniennes lors de la création de l’Etat d’Israël en 1948, l’occupation, les persécutions subies, l’héritage des générations, les révoltes et les répressions et les victimes. Soixante-dix d’histoire réelle, relatée à travers le prisme d’un regard palestinien.

Cherien Dabis bouleverse avec son récit bien construit. Elle mélange didactisme historique, récit de transmission et émotions. L’humain est au cœur du film. C’est un poignant attachement à la terre d’un famille jadis paysanne, à qui l’on a enlevé ce qu’elle avait de plus précieux, ses magnifiques orangeraies, et durant des décennies cette famille rumine cette injustice. Mais, c’est aussi l’histoire d’une nation, montrant l’indissociabilité des déchirures, des doutes et des deuils.

Chaque plan regorge de détails et d’informations, soulignant la beauté comme l’état des lieux, rappelant la présence des soldats et de règles contraignantes, l’état de délabrement des édifices, les vestiges de combats.

Cherien Dabis raconte avec intelligence, colère et tendresse l’incroyable force de résistance du peuple palestinien : mélange de fatalisme, de résilience, de nostalgie, de rage et de désespoir. La réalisatrice évoque aussi la puissance du pardon et du dialogue, qui dépassent les clivages historiques et idéologiques. L’interprétation de la réalisatrice est très forte et donne à son personnage sincérité et authenticité.

Ce film nous invite à questionner les enjeux d’exil, la notion du « chez soi », ce que l’on laisse derrière soi et ce que l’on emporte. Cherien Dabis, en nous plongeant au cœur de la Palestine et de son histoire, nous immerge dans un récit de souffrance, d’altruisme, la solidarité et de résilience.

Philippe Cabrol

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