Après plus d’une décennie passée à travailler en Birmanie et en Asie du Sud-Est, le réalisateur japonais Akio Fujimoto confie avoir longtemps été confronté au silence entourant les persécutions des Rohingyas. Ce silence est devenu une blessure personnelle. Travailler avec les Rohingyas, raconter leur histoire, s’imposait alors comme une nécessité éthique autant qu’artistique.
LES FLEURS DU MANGUIER de Akio Fujimoto. Japon/France/ Malaisie/Allemagne 2025, 1h38. Avec Shorima Rias Uddin, Shofik Rias Uddin. Prix du Jury de la section Orizzonti, Mostra de Venise 2025.
Philippe Cabrol, SIGNIS France
Somira, neuf ans, et Shafi, quatre ans, fuient, avec leur père et leur grand-tante, leur camp de réfugiés dans l’espoir de retrouver leur famille dispersée en Malaisie. Les premiers dialogues permettent de comprendre qu’il s’agit là d’une communauté musulmane, les Rohingyas, persécutés au Myanmar, leur pays d’origine, et toujours mal traités au Bengladesh, où ils sont réfugiés. Le peuple Rohingya fait partie des plus persécutés du monde.

Avec sobriété, Les Fleurs du manguier accompagne donc Somira et Shafi tout au long de leur voyage difficile et incertain. Tandis que s’affichent à l’écran les jours qui passent (annoncés avant chaque nouveau chapitre par une mention imitant une écriture d’enfant) : déplacements, passages de frontières, rencontres avec d’autres réfugiés et passeurs. Tout est filmé à hauteur d’enfant, passant de l’innocence de leurs jeux à la cruauté implacable de la réalité. Le film montre concrètement ce que signifie quitter son foyer, traverser des frontières et survivre alors qu’on est encore si jeune.
À travers les rencontres, les chants, les prières, les récits et les gestes du quotidien, Somira et Shafi s’imprègnent de la culture rohingya et se l’approprient petit à petit. Leur odyssée devient aussi un chemin intérieur vers leurs racines. Le thème de la transmission traverse le film. Il est symbolisé par l’image récurrente d’un arbre manguier. De même, la question de la perte (du foyer, de l’identité, des repères) apparaît comme un fil conducteur. Le réalisateur met aussi en avant la spiritualité des personnages Rohingyas, jeunes ou vieux. Signalons une belle scène : celle où Somira et Shafi imitent le sujud (acte de prosternation) de leur père.
Le film mêle intelligemment les codes de la fiction et du documentaire. Cette approche a le mérite de saisir la réalité des Rohingyas sans tomber dans le misérabilisme. La dimension documentaire permet de présenter un patrimoine menacé, de le préserver et de le transmettre. Le son devient un espace de mémoire et de résistance, un lieu où l’identité survit malgré l’exil.

Face à la dureté du sujet, le réalisateur cherche à préserver une forme de vitalité, incarnée par les enfants qui sont une source de lumière. Visuellement, le film assume un contraste fort entre la dureté du voyage et une image lumineuse et solaire avec de magnifiques paysages..
Tourné en Malaisie, en Thaïlande et au Bangladesh, ce film a été réalisé en collaboration avec plus de 200 personnes appartenant à la communauté des Rohingya installée en Malaisie. Somira et Shafi, les deux jeunes interprètes, sont d’ailleurs frère et sœur dans la vie réelle.
Entre exigence éthique, attention au réel et ouverture à l’autre, avec cette œuvre profondément humaine, Akio Fujimoto montre que la crise des réfugiés et les déplacements forcés sont l’une grande infamie morale de notre époque. Il rappelle aussi que le réel n’est pas seulement dans le drame, mais aussi dans l’humanité des protagonistes.
Philippe Cabrol

