Faisant à l’écran un va et vient entre une cérémonie de funérailles en Guinée Bissau et un mariage en région parisienne, le réalisateur met en images les différentes cultures dans lesquelles il a grandi. Un film de pur cinéma pour dire l’intime.
DAO d’Alain Gomis. France/Sénégal, 2024, 3h05. Avec Kathy Correa et D’Johé Kouadio. Berlinale 2025, compétition officielle.
Critique de Magali Van Reeth, SIGNIS France
Malgré l’aspect documentaire de beaucoup de scènes, Alain Gomis place résolument son récit dans une œuvre de cinéma en ouvrant le film par des séances de recherche d’acteurs. En gros plans et face caméra, différentes actrices potentielles parlent de leur désir de personnages ou de leur compréhension des scènes. On en retrouvera certaines tout au long de ces 3 heures de projection, dont Katy Correa. Elle tient le rôle principal, celui de Gloria, une femme qui vient de perdre son père et dont la fille veut se marier. Ayant grandi en Guinée Bissau avant de vivre en France, elle a su choisir entre ces différentes influences pour devenir une femme libre et indépendante.

Le film se déroule sur deux lieux : le village de Guinée Bissau, dont est originaire le père de Gloria, et une belle demeure cossue de région parisienne où a lieu la fête du mariage de Nour, la fille de Gloria. Alain Gomis construit l’alternance entre les deux par le passage fluide d’un lieu à l’autre, d’un temps à un autre, effectué à l’image par un son, un détail, un mot ou une ambiance faisant écho aux images précédentes.
Gloria arrive en Guiné Bissau pour les dernières cérémonies funéraires de son père, mort deux ans auparavant. Elle est accompagnée de sa fille Nour et arrivent aussi d’Europe ses frères et sœurs. Cette cérémonie doit durer plusieurs jours et il est coutume d’inviter beaucoup de monde, de leur offrir beaucoup à boire et à manger. Pour Nour, qui ne parle pas la langue, c’est la rencontre d’une autre famille, d’autres façons de vivre le quotidien. Il y aura des allusions à la colonisation, aux difficultés de ceux qui restent au village, aux croyances, au sort des femmes dans une société restée très patriarcale, où ce sont les femmes qui transmettent ces traditions même qui les enferment.
Au mariage en France, on ne verra pas de rituel ni de cérémonie mais uniquement la fête dans un lieu superbe, loué pour les mariages. Comme souvent dans ces grandes réunions de famille où les plus jeunes jouent au foot dans les jardins, pendant que les adultes boivent un peu trop de champagne, des tensions surviennent. Mélanges de couleurs de peau, de croyances, de cultures et d’acculturation, pendant quelques heures, chacun se montre ou montre ses rancœurs. Avec un regard plein de distance, Gloria regarde tour à tour la joie des jeunes mariés, et les membres de ces grandes familles jamais complètement unies. Et évoque sans rancœur le passé avec un amant d’autrefois.

Dao est un film sur la fragilité des traditions et la difficulté de la transmission. Transmettre est complexe et si Gloria est attachée au village de ses origines, elle n’a pas transmis à sa fille la langue de ses aïeux, ni la soumission des femmes. Les traditions s’adaptent et si pour les cérémonies au village, les femmes mettent leurs plus belles robes, les hommes se contentent de tee-shirts aux sigles de marques internationales, le vin rouge en briquette du Portugal remplace le vin de palme. Au mariage en France, c’est le costumes cravate chemise blanche qui prévaut, les robes européennes et les nourritures et boissons locales.
Alain Gomis met en scène un tourbillon de chants, de danses et de musiques, avec une caméra virevoltante entre de nombreux personnages, sautant d’un pays à l’autre et s’installant dans une durée qui pourra déconcerter certains spectateurs (3 heures). Mais trouvant la juste distance entre le documentaire et la fiction, il réussit, au milieu de ce brouhaha de fêtes, un film très intime.
Alain Gomis a obtenu deux fois un prix SIGNIS au Festival des cinémas d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine de Milan (Italie), en 2012 pour Aujourd’hui et en 2017 pour Félicité.
Magali Van Reeth

