MédiasLes Chroniques CinémaSORDA de Eva Libertad Garcia

SORDA de Eva Libertad Garcia

Sorda est un film sensoriel dans tous les sens du terme : pour son sujet, qui est d’explorer l’expérience de la maternité par une mère sourde ; et pour l’expérience intime qu’il propose au spectateur, de suivre pas à pas une actrice sourde. Un film édifiant, qui ne manquera pas de bousculer notre regard sur les malentendants.

SORDA d’Eva Libertad García. France, 2025, 1h40. Berlinale 2025, section Panorama. Avec Miriam Garlo, Álvaro Cervantes, Elena Irureta, Joaquín Notario, Agustín Otón

Critique de Patrick Lauras, SIGNIS France

Miriam Garlo, sœur de la réalisatrice, est une actrice sourde. Eva Libertad a été profondément marquée par la complexité de vie des malentendants dans un monde qui n’est pas fait pour eux. De leur proximité sont nés d’abord un court-métrage éponyme, puis ce long métrage – documenté par des entretiens avec d’autres mères sourdes – remarqué et récompensé par les Goyas espagnols. Miriam Garlo en est l’actrice principale dans le rôle d’Angela. Par son authenticité elle pourra difficilement laisser indifférent. Le fait qu’une actrice sourde joue un premier rôle de fiction est une première au cinéma !

Angela vit depuis 3 ans avec Hector, un homme extrêmement attentif, qui a fondé une manière d’être à son contact. Il signe tout ce qu’il dit, la protège, l’aide constamment dans son rapport aux entendants, et Angela déborde à son tour de tendresse. Elle a trouvé à ses côtés la force de ne pas céder à l’adversité, peut assurer un travail manuel qui lui convient – comme souvent chez les malentendants. Forte et fragile en même temps. Hector aurait-il la clef pour entrer et demeurer dans la bulle d’Angela ?

La naissance d’Ona va révéler les limites de cette relation pourtant admirable. Epreuve de l’accouchement, comment comprendre le personnel médical ? Ona sera-t-elle entendante ? Et si oui, comment Angela pourra-t-elle communiquer avec elle ? C’est la question au cœur du film. L’attente des résultats du diagnostic est longue… mais paradoxalement moins difficile que les conséquences de la réponse.

La caméra portée à l’épaule suit Angela pas à pas, ses élans amoureux et sa reconnaissance, ses inquiétudes, son désarroi face à Ona, son extrême solitude… Nous avions cru la comprendre, elle semble nous échapper, tout comme elle échappe à ses parents généreux mais toujours sur le qui-vive, et même à Hector. Attention notre jugement pourrait vaciller : n’y aurait-il pas une forme d’égoïsme derrière ce comportement ?

Le film VOST est présenté avec un sous-titrage pour malentendants. Voilà une belle expérience cinématographique : quelle attention cela offre à la bande son ! Un piège qui nous éloigne cependant d’Angela : dans la vraie vie les sons ne sont pas sous titrés… La réalisatrice nous offre alors une longue immersion dans sa bulle. Des sons étouffés, des paroles inaudibles, suivis de la désagréable perception des prothèses auditives. Cette expérience est un temps fort où la magie du cinéma s’exprime pleinement. D’autres expériences attendent encore le spectateur, c’est – comme évoqué en introduction – un film sensoriel de bout en bout.

Passé ces instants de cinéma, jamais nous n’entrerons dans la bulle sourde, pas plus qu’Hector ne le pourra. Le monde des sourds relève de l’impensable pour les entendants. Sans basculer dans la facilité ou le mélodrame, la narration révèle avec subtilité ces détails de la vie quotidienne et l’étroit chemin qui permet à l’un et l’autre d’ajuster sa place dans le couple et dans le monde.

Patrick Lauras

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