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SOUMSOUM, LA NUIT DES ASTRES de Mahamat Saleh Haroun

Appel à la tolérance et plongée spirituelle au cœur du Tchad, à travers le destin d’une adolescente habitée de visions, le cinéaste Mahamat-Saleh Haroun explore mémoire, croyances et bouleversements contemporains dans cette région d’Afrique.

SOUMSOUM, LA NUIT DES ASTRES de Mahamat-Saleh Haroun. France, 2025, 1h41. Avec Maïmouna Miawama, Ériq Ebouaney, Achouackh Abakar Souleymane, Brigitte Tchanégué. Berlinale 2026, compétition officielle.

Philippe Cabrol, SIGNIS France

Le film s’ouvre dans un Tchad désertique récemment frappé par des pluies diluviennes. Ce cataclysme signifie que le village est maudit à cause d’Aya, femme mystérieuse assimilée par les habitants à une sorcière et mise à l’écart de la communauté. Lorsque Kellou, une autre jeune fille, commence à avoir des visions obsédantes qui lui prédisent l’avenir, elle est terrifiée.

Le récit s’articule autour de la rencontre entre Kellou et Aya. Cette dernière va montrer à Kellou une autre façon de regarder son passé, ses rêves et son village. Elle initie la jeune fille à des rites animistes, un héritage spirituel qui mêle le culte des forces naturelles et celui des ancêtres. Mais en prenant la défense d’Aya, la jeune fille se heurte à la peur et à la colère des habitants. Elle devra se battre pour garder sa liberté.

Le parcours initiatique de Kellou va se construire dans la tension entre modernité et héritage. Le cinéaste évoque à travers ce récit la persistance discrète de ces traditions, parfois intégrées de manière syncrétique à l’islam ou au christianisme, bien que souvent marginalisées. Situé au centre du Sahara et du Sahel, le Tchad est divisé entre un nord musulman et un sud chrétien. Désormais minoritaire, l’animisme a vu certaines de ses pratiques intégrées dans les deux religions monothéistes.

Le film aborde également une coutume aujourd’hui disparue, un carnaval où les rencontres amoureuses se faisaient librement sous le couvert de masques. Haroun y voit un exemple des pratiques que l’évolution des normes religieuses a contribué à effacer. Il souligne ainsi les tensions qui peuvent naître de l’adoption de nouvelles croyances, au détriment d’un patrimoine culturel commun. À travers Aya, femme ostracisée, le cinéaste interroge la peur collective, la désignation de boucs émissaires et la place des femmes dans un environnement social traversé par le syncrétisme religieux et les tensions identitaires.

La dimension visuelle de l’œuvre est indissociable des paysages spectaculaires du plateau de l’Ennedi, classé au patrimoine mondial de l’Unesco. Ces formations rocheuses monumentales sont filmées comme des personnages à part entière. Le réalisateur les a également intégrées à sa narration.

Entre merveilleux et chronique contemporaine, Soumsoum, la nuit des astres offre ainsi le plus vertigineux des dépaysement. La mise en scène privilégie les plans longs et les cadres ouverts. Maïmouna (Kellou) a une fragilité retenue, tandis qu’Achouackh Abakar Souleymane (Aya) a une présence magnétique.

Ce nouveau film confirme la singularité du cinéma de Mahamat-Saleh Haroun, conteur et passeur, reliant passé et présent, visible et invisible, mémoire et devenir. Depuis Daratt (2006), Un Homme qui crie (2010) ou Lingui (2021), le réalisateur franco-tchadien n’a cessé de proposer une image du continent attentive aux tensions entre héritages ancestraux et mutations modernes. Avec Soumsoum, la nuit des astres, il pousse plus loin encore une esthétique de l’épure et du symbolique.

Philippe Cabrol

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