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A PIED D’ŒUVRE de Valérie Donzelli

Adapté du roman autobiographique de Franck Courtès, le film suit la trajectoire d’un ancien photographe qui gagnait correctement sa vie avant de tout abandonner pour écrire, et découvre la pauvreté à l’ère de l’économie des petits boulots.

A PIED D’ŒUVRE de Valérie Donzelli. France, 2025, 1h27mn. Avec : Bastien Bouillon, Virginie Ledoyen, André Marcon, Valérie Donzelli, Marie Rivière, Naëlle Dariya, Magdalena Malina. Mostra de Venise 2025, prix du scénario.

Critique de Philippe Cabrol, SIGNIS France

Paul Marquet abandonne son emploi confortable de photographe reconnu pour rejoindre l’univers plus hasardeux de ceux qui cherchent la gloire littéraire. Il a déjà écrit trois livres qui n’ont pas fait de belles ventes. Il doit quitter la maison qu’il partageait avec son ex-femme et assurer sa subsistance d’une manière ou d’une autre.

Pour préserver ses matinées d’écriture, Paul accepte de vivre au strict minimum et multiplie les petits boulots. Il devient jardinier, déménageur, bricoleur, taxi, petits boulots glanés sur une plate-forme de services en ligne. Paul ne se lamente pas, il trouve même une forme de paix retrouvée dans ce déclassement choisi, loin du bruit et de la fureur. Les missions s’enchaînent, souvent absurdes, toujours épuisantes, dictées par une intelligence artificielle algorithmique qui distribue tâches et évaluations comme une entité froide et indifférente.

À partir de là, c’est la pente douce de la précarité, l’abandon du confort, des repères familiaux, sociaux, d’une intégration qu’il refuse. Il s’en sort difficilement mais s’accroche. Le film capte la fatigue lente de Paul où la violence n’explose jamais mais se diffuse dans le quotidien. Nous n’assistons pas à de grands effondrements, mais l’usure concrète d’un corps et d’un esprit qui s’acharnent. C’est l’histoire d’un homme qui se met volontairement à l’écart, qui choisit une autre forme de pouvoir : celui de l’endurance.

Le film fait du verbe « travailler » son centre. Travailler pour vivre, travailler à écrire : deux mouvements irréconciliables. À pied d’œuvre regarde l’écriture comme un chantier qui recommence chaque jour, avec sa part de joie, de peur et de doute. La réussite compte moins que l’intégrité du geste. Etre un artiste ne tient pas uniquement à l’œuvre finale qu’on produit : c’est aussi une posture d’opposition au monde, de réticence à se conformer aux manières typiques de gagner sa vie et de trouver l’épanouissement.

Donzelli accompagne cette décision obstinée en la filmant comme une suite de gestes : se lever, écrire, compter chaque dépense et chaque ressource pour ne pas renoncer.La caméra capte avec authenticité les moments de doute, mais aussi d’espoir, illustrant la complexité de l’être artistique dans un monde qui ne facilite pas toujours la passion.

Abordant entre autre les rouages d’une précarité organisée, le scénario dénonce habillement les plate-formes qui dédouanent les employeurs de toute responsabilité, et l’illusion de liberté donnée par la soumission à leurs conditions, tout en soulignant l’incompréhension générale face à un choix de métier créatif à la rémunération aléatoire.

À pied d’œuvre scrute la condition de l’artiste d’aujourd’hui, non pas en victime mais en combattant. Valérie Donzelli fait de l’écriture un geste de résistance face à la brutalité du monde et contre la violence du réel. Ce film est une réflexion lumineuse sur la puissance transformatrice de l’art, mais aussi un film politique.

Philippe Cabrol

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