Une scientifique menant des fouilles dans une région reculée de Bulgarie est confrontée aux grandes figures comme aux petits trafics locaux. Pour mener à bien sa mission archéologique, elle devra affronter son propre passé en retrouvant de vieilles connaissances.
L’AVENTURE RÊVÉE de Valeska Grisebach. Allemagne, France, Bulgarie, Autriche, 2026, 2h47. Avec Yana Radeva, Syuleyman Letifov, Stoicho Kostadinov, Nikolay Shekerdjiev, Denislava Yordanova, Tiana Georgieva.Festival de Cannes 2026, compétition, prix du Jury.
Critique de Pierre-Auguste Henry, SIGNIS France
Valeska Grisebach est une figure précieuse du cinéma contemporain allemand. Révélée à la Berlinale avec Sehnsucht (2006) puis adoubée à Cannes pour Western (2017), la réalisatrice s’est imposée par un style singulier, caractérisé par une grande patience et une attention minutieuse portée aux visages ainsi qu’aux territoires. Travaillant principalement avec des acteurs non professionnels, Grisebach déploie un cinéma naturaliste, sensible aux non-dits et aux rapports de force.

Pour L’Aventure rêvée, présenté en Compétition au Festival de Cannes 2026 où il a remporté le prestigieux prix du Jury, elle affirme son cinéma avec une maîtrise toujours plus impressionnante. Le film plante son décor dans une région isolée aux confins sud-est de la Bulgarie, tout près des frontières avec la Grèce et la Turquie. C’est dans ce territoire marqué par des vestiges post-soviétiques que Veska (Yana Radeva) dirige un chantier de fouilles archéologiques. Plus que des reliques antiques, ce sont les cicatrices d’une économie de l’ombre que la protagoniste va exhumer. La frontière est un lieu de trafic où le statut des habitants dépend souvent de structures informelles échappant aux lois : contrebande de carburant, passages clandestins de migrants et intimidations foncières. Ce n’est pas vraiment une surprise pour Veska qui connaît bien le coin pour y avoir passé toute sa jeunesse.
Le film a d’abord une allure de docu-fiction, s’attardant avec élégance sur ses personnages et les différents lieux de vie, sans ajout de son ni de musique. Pourtant, cette apparence est trompeuse. Sous son vernis réaliste, L’Aventure rêvée est en fait beaucoup plus proche de grands films de mafia et évoque la noirceur des premiers James Gray voire, dans certaines conversations attablées, certaines scènes du Parrain de Francis Ford Coppola (1974). On y retrouve cette même pesanteur tragique, cette atmosphère de menace diffuse et ces codes de conduite rigides dictés par des hommes officieusement au pouvoir.
C’est au cœur de cet univers empreint de dureté que s’éclaire le titre de l’œuvre. L’aventure rêvée est celle de Veska, qui trouve ici l’occasion de revisiter son passé des décennies plus tard : les premières amours, les mauvais choix de garçon, les renoncements… l’ensemble de son expérience de jeune femme dans un milieu ouvertement machiste et sourdement mafieux. On découvre peu à peu la saveur de ses anciennes relations et, à mesure que ce rêve avance, les scènes de nuit gagnent en inquiétude pour laisser poindre une impulsion vengeresse.
Grisebach sublime son aventure réparatrice lors d’une soirée entière aux côtés de Veska, qui dénoue le film avec une précision stupéfiante, se repliant parfaitement sur sa toute sa durée. L’Aventure rêvée est un grand drame naturaliste qui confirme le talent unique de sa réalisatrice.
Pierre-Auguste Henry

