Entre le Sénégal où se tourne un film, et l’Allemagne où il est projeté dans le cadre d’un festival, deux acteurs de culture et de langue différentes vivent une histoire d’amour, souvent perturbée par la perception que chacun a de son environnement. Un film savoureux par sa forme et dérangeant par son propos.
GAVAGAI ET AUTRES MALENTENDUS de Ulrich Köhler. Allemagne/France, 2025, 1h31. Avec Jean-Christophe Folly, Maren Eggert, Nathalie Richard, Anna Thiandoum
Critique de Magali Van Reeth, SIGNIS France
Dans la mythologie grecque, Médée est le symbole de la mère infanticide et une étrangère victime de stigmatisation. Sur une plage du Sénégal, une réalisatrice française en fait le personnage central de son film. Elle trouve d’autres interprétations à ce personnage complexe et aux multiples visages et transforme la scène finale au fur et à mesure des incidents du tournage.

Les malentendus du titre du film se répètent autant sur le tournage du film que lors de la présentation officielle au Festival de Berlin, où les acteurs principaux et la réalisatrice se retrouvent. Lors d’une conférence de presse assez épique, cette question de la représentation de l’autre et des accusations de racisme déploient, sous une apparente légèreté, toute la complexité de Gavagai et autres malentendus. Nous sommes confrontés à notre perception de l’étranger, non pas à travers des actes forts de racisme mais par de petits gestes ou des paroles maladroites, que chacun peut interpréter différemment, qu’on soit en Afrique ou en Europe.
Mari et femme dans le film et amants dans la vie, Maja et Nourou vont d’un lieu à l’autre entre désir et maladresses. C’est avec plaisir qu’on retrouve ces deux grands acteurs dans les rôles principaux, Maren Eggert pour Maja/Médée et Jean-Christophe Folly pour Nourou/Jason. La réalisatrice française est interprétée par Nathalie Richard. Son film lui tient à cœur et elle bouscule facilement son équipe pour que la réalité du tournage corresponde vraiment à ce qu’elle veut réaliser, quitte à être maladroite ou presque méchante. Elle aussi est étrangère à la réalité des lieux où elle tourne, comme aux désirs des autres. Les malentendus du titre sont nombreux et engendrent autant de moments inconfortables que d’humour.
Ulrich Köhler monte astucieusement son film en alternant les scènes de la vie réelle avec des extraits du film terminé, la fiction faisant écho à la réalité. La caméra bouge peu (comme nous avec nos préjugés ?) ce qui permet au spectateur de s’immerger dans la scène pour en chercher lui-même des indices. Préférant l’humour et la suggestion au ton moralisateur et aux explications didactiques, il fait une œuvre aussi savoureuse que dérangeante sur notre perception à l’autre.
Magali Van Reeth

