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ADIEU MONDE CRUEL de Félix de Givry

Le réalisateur livre un regard plein de grâce sur l’adolescence, une histoire qui s’enracine dans un fait de harcèlement scolaire qui résonne tristement avec l’actualité. Récit tendre et infiniment poétique d’une émancipation, née d’une rébellion qui se dénoue par la solidarité.

ADIEU MONDE CRUEL de Félix de Givry. France, 2026, 1h33. Avec Milo Machado Graner, Jane Beever. Festival de Cannes 2026, sélection de la Semaine de la critique.

Critique de Patrick Lauras, SIGNIS France

La pellicule granuleuse et colorée plonge d’emblée ce film dans une atmosphère mystérieuse, amplifiée par la voix off et douce de Françoise Lebrun qui déroule une narration aux allures de conte. Le film est tourné en partie à Lisieux, la ville de sainte Thérèse restée un peu hors du temps. Le scénario s’inspire du vécu réalisateur lors de ses années de collège dont il garde un souvenir malheureux. Mais alors que ce genre de sujet est plutôt traité dans un style naturaliste par le cinéma d’aujourd’hui, Félix de Givry choisit délibérément de s’en éloigner et de laisser s’installer le mystère. Il adopte par ailleurs un style très « nouvelle vague », inspiré notamment par François Truffaud et Bresson, avec une mise en scène qui participe de la séduction offerte par ce film aussi noir (au début) que lumineux au bout du chemin.

Avant de passer à l’acte, le jeune Otto explique les raisons de son geste dans une lettre envoyée à toutes les familles de l’école catholique qu’au passage il voue aux gémonies. Le scénario consacre une courte séquence sur ce qui s’est passé en amont – par une nuit plus noire que noir, prouesse de la caméra – mais ne s’y attarde pas. Le sujet du film n’est pas le pourquoi mais l’après. La caméra se place un instant du côté des adultes : qu’est devenu Otto ? On le cherche sans le trouver, avant de revenir définitivement à hauteur d’adolescents.

Adolescents au pluriel car il y a aussi Lena… qui le repère par une nuit noire encore. Ne serait-ce pas un rêve ? Il apparaît de l’autre côté d’une clôture, que symbolise donc cette clôture ? Il se cache et survit à peine dans une bâtisse désaffectée, un lieu angoissant autour duquel la police rôde. Une sorte de descente aux enfers. Elle partage son secret… et prend le risque de l’en sortir. Elle est son « miroir » encore enthousiaste, le regard doux qui a manqué. Leur complicité va grandissante, contrechamp d’un monde réel trop dur pour les adolescents. Ensemble ils se métamorphosent.

Le jeune Milo Machado-Graner, que l’on avait découvert dans la palme d’Or Anatomie d’une chute (2023) exprime toute la mélancolie de l’être blessé – le harcèlement s’est greffé sur un manque : l’absence du père – et le rêve d’un monde autre. Une mélodie douce à la clarinette, motif à part entière du film, appuie ce regard décalé sur l’adolescence dans laquelle la détermination est plus forte que la naïveté, l’optimisme remède à la peur. Un regard qui déjoue de nombreux clichés sur la jeunesse aujourd’hui.

Pourtant à un moment il faut bien retourner à la réalité : envisager de partir définitivement ? ou de revenir ? « J’ai trop peur que les choses recommencent comme avant ». Il y a l’orage au centre du récit mais « là où l’on croit que les choses finissent il y a aussi des choses en train de naître ». Dans le dernier plan la mère d’Otto ne le reconnaît pas. Le réalisateur laisse le spectateur libre de son interprétation. Mais il parle de rédemption, le mot est de lui.

Patrick Lauras

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