Pour le casting de son prochain film, un célèbre réalisateur décide de recontacter sa fille, jeune actrice en quête d’un premier grand rôle. Après 13 années sans aucun contact, le tournage va réveiller une histoire familiale compliquée entre les deux protagonistes.
L’ÊTRE AIMÉ de Rodrigo Sorogoyen. Espagne/France, 2026, 2h15. Avec Javier Bardem, Victoria Luengo, Raul Arevalo, Marina Foïs. Festival de Cannes 2026, compétition.
Critique de Pierre-Auguste Henry, SIGNIS France
Il est courant de voir, au Festival de Cannes, des œuvres mettant en scène la création artistique. Souvent, même, ces films mettent en scène le cinéma lui-même. C’est le cas de L’Etre aimé, le nouveau film du cinéaste Rodrigo Sorogoyen (El Reino, Madre, As Bestas) dont la sélection en Compétition à Cannes est une première pour l’Espagnol. C’est aussi la première collaboration entre un réalisateur qui s’est depuis 10 ans imposé comme l’une des grandes signatures de son pays et son compatriote Javier Bardem, acteur de légende ayant conquis Hollywood.

Ce dernier joue Esteban Martinez, un réalisateur renommé qui a fini l’écriture de son prochain film. Exigeant et colérique, sa réputation n’est pas très bonne dans le milieu des techniciens. Il décide de convaincre sa fille, issue d’une vieille histoire d’amour et qu’il n’a pas vue depuis 13 ans, de prendre le rôle titre de ce grand film d’époque sur le Sahara occidental. Tout cela se joue dans une folle séquence d’ouverture, conversation de retrouvailles et entretien d’embauche mêlés, filmée au plus proche des visages de deux acteurs en état de grâce.
C’est sur l’île aride de Fuerteventura que le tournage commence, et avec lui, une lente maturation des personnages. Derrière l’apparente main tendue professionnelle se cache une tentative de réconciliation un peu honteuse : Esteban a abandonné Emilia juste avant sa naissance et ne l’a revue que par intermittence. De ces rares moments passés ensemble, le père et la fille gardent des souvenirs totalement divergents. Entre culpabilité toxique, ego boursouflé et non-dits étouffants, le plateau de cinéma devient le miroir grossissant de leur grande explication.
Le duo d’acteurs livre une prestation monumentale. Javier Bardem, impérial, déploie une gamme de jeu extraordinaire qui aurait amplement mérité un Prix d’interprétation sur la Croisette. Il insuffle à son triste personnage une complexité folle, oscillant entre la menace feutrée de l’autorité paternelle, celle bien plus directe d’un réalisateur qui mérite sa réputation et même une envolée comique irrésistible. Face à lui, Victoria Luengo est une véritable révélation. Elle ne fléchit jamais. Dans le rôle d’Emilia, actrice en quête de reconnaissance et fille blessée, elle oppose à Bardem une résistance d’une grande justesse et intensité.
La mise en scène au couteau de Sorogoyen magnifie ces performances et le film enchaîne avec fluidité de longues scènes impressionnantes d’énergie où les deux personnages se confrontent progressivement, ne sortant du ring que par moments parfois soulignés d’un court passage en noir et blanc. L’Être aimé est un film saisissant qui, d’une relation père-fille à dénouer, évoque les changements culturels en cours sur les plateaux et afflige la figure du “monstre sacré” en la ramenant à celle d’un mauvais père. Un film qui parvient à être élégamment divertissant sur un scénario qui est moins une revisite qu’une remise à jour, tout en ayant une attention soignée de l’humanité de ses personnages.
Pierre-Auguste Henry

