MédiasLes Chroniques CinémaAUTOFICTION de Pedro Almodóvar

AUTOFICTION de Pedro Almodóvar

Raúl est un cinéaste culte en pleine crise créative. Lorsqu’un drame frappe l’une de ses plus proches collaboratrices, il s’en inspire pour écrire son prochain film. Peu à peu, il imagine Elsa, une réalisatrice en pleine écriture, dont le parcours commence à refléter le sien. Les deux cinéastes deviennent les deux facettes d’un même personnage, dans un jeu de miroirs où l’impudeur de l’autofiction dévoile autant qu’elle détruit.

AUTOFICTION de Pedro Almodóvar. Espagne, 2026, 1h51. Avec Bárbara Lennie, Leonardo Sbaraglia, Aitana Sánchez-Gijón, Victoria Luengo. Festival de Cannes 2026, en compétition.

Critique de Philippe Cabrol, SIGNIS France

Dans ses films les plus récents, Almodóvar se fait plus sombre, traversé par une douleur irréductible. Certes la maladie, le deuil et leur corollaire l’hôpital ont toujours fait partie intégrante de son univers. Mais dans les long-métrages de ces dix dernières années, la perte ne se surmonte plus. Quand on regarde en arrière, on verra Autofiction comme un film à part dans l’œuvre d’Almodóvar. Le récit est complexe comme dans tous les films de ce réalisateur. Il s’agit ici d’histoires enchâssées. C’est aussi un film où le réalisateur parle ouvertement de lui-même.

Dans une scène qui se déroule dans une chambre d’hôpital, une infirmière demande à Elsa, cinéaste,  »C’est quoi un réalisateur culte ? ». La question fait sourire et nous rend complices de cette autofiction, dans laquelle le cinéaste espagnol, conscient de son statut d’icône, dévoile sa  »petite cuisine interne et créatrice ».

Le film s’ouvre, se répand et s’organise comme « un mille-feuilles » de récits, de sous-intrigues, un jeu très complexe de correspondances et de mises en abyme entre les différents niveaux de la fiction.. Il faudra attendre pour qu’Autofiction se confronte à son véritable sujet : un réalisateur culte, avec son désir de fiction, peut-il tout justifier ? La question est loin d’être accessoire, c’est celle d’un homme de plus de 70 ans qui regarde son époque et se confronte à ses enjeux, à l’aune de ce qu’il est et de ce qu’il a été. Almodóvar vieillit, ses derniers films le rappellent, la mort et sa crainte y sont partout.

Le cinéaste n’a jamais cessé de se raconter, mais rarement avec une telle conscience du dispositif. On entre alors dans un territoire connu, peuplé de motifs chers au réalisateur : la création, le désir, la mémoire, les figures féminines fortes, les fidélités et les trahisons. Ce film glisse avec une fluidité troublante entre passé, présent et fiction. Et surtout, cette œuvre pose la question des limites de l’autofiction. En tant que réalisateur demande t-on la permission aux personnes de notre entourage d’utiliser des éléments de leur vie, même les plus douloureux. N’y a-t-il pas une limite à la sensibilité morale de chacun ? Jusqu’où peut-on aller quand on puise dans le réel ? A t-on le droit d’utiliser les douleurs des autres pour nourrir nos propres histoires ?

Avec Douleur et gloire (2019), on pensait que Pedro Almodóvar avait tout dit. Qu’il avait, en quelque sorte, écrit ses mémoires : l’enfance, les douleurs, les amours perdues, les amis disparus, la mère et cette phrase, lancée comme une gifle :  »tu n’as pas été un bon fils ». Difficile d’aller plus loin dans l’aveu. Et pourtant, il restait quelque chose. Peut-être le plus délicat. Car cette mère ne se contentait pas de juger, elle mettait aussi en garde :  »Ne mets pas ça dans tes films. L’autofiction, ça ne me plaît pas ». Une phrase comme un fil tendu entre la vie et le cinéma et c’est précisément ce fil qu’explore Autofiction avec une lucidité presque désarmante. Almodóvar la pose frontalement, sans se cacher derrière ses habituels éclats de couleur ou ses détours mélodramatiques.

Philippe Cabrol

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