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COCOTTE de György Pálfi

Bien des cinéastes ont utilisé des animaux pour montrer le monde sous un autre regard. Chiens, chats, ours ou tigres ont eu droit à la parole et ont été dotés de réflexion et d’émotions, mais de là à humaniser une poule, il fallait oser. Le réalisateur hongrois György Pálfi n’en est pas à une extravagance près et son dernier film n’échappe pas à son goût pour les innovations narratives et formelles. À travers cette Cocotte, il dénonce les travers des Hommes dont l’existence vire parfois à la tragédie grecque.

COCOTTE de György Pálfi. Allemagne/Grèce/Hongrie, 2025, 1h36. Avec les poules, et les acteurs : Ioannis Kokiasmenos, Maria Diakopanagioti, Argyris Pantazaras, Eleni Apostolopoulou.

Critique d’Anne Le Cor, SIGNIS France

Tout commence par un haïku inscrit à l’ouverture du long-métrage qui nous renvoie à la façon dont nous pouvons percevoir les liens les plus profonds y compris dans les plus petites choses. Notre héroïne est une poule noire échappée d’un élevage en batterie et livrée à elle-même dans un monde plein de dangers, dont elle échappe à chaque fois comme par miracle. Ses pérégrinations finissent par la mener dans un restaurant miteux de bord de mer, lieu de tous les trafics, où elle va vivre le pire comme le meilleur du monde des humains et de la gent animale.

Il a fallu pas moins de huit poules dressées pour l’occasion pour interpréter le rôle principal. Le résultat est assez bluffant tant notre cocotte semble avoir une conscience humaine et des comportements cohérents et réfléchis. Les gros plans sur son visage, quand elle incline la tête de côté ou cligne des paupières, lui donnent des attitudes et des sentiments compréhensibles et reconnaissables par chacun qui peut y voir ses propres émotions. Il y a sûrement de l’effet Koulechov derrière tout cela mais le stratagème fonctionne et l’on en vient à se projeter dans les péripéties et les tourments vécus par la poule, si bien que l’on s’identifie à elle mieux qu’à tout autre personnage.

Les humains de toute façon ne sont guère à envier ni même à plaindre et il n’y en a pas un pour rattraper l’autre. Même le vieil homme, propriétaire du restaurant – interprété par Yannis Kokisamenos – qui montre un peu de bonté envers les êtres et les bêtes, n’échappe pas à la fatalité. À travers le sort qui lui est réservé, György Pálfi pose la question de la responsabilité morale de chacun. Les participants passifs aux événements tragiques qui se déroulent sous leurs yeux peuvent-ils être absous de toute condamnation ? Sa réponse cinématographique sous forme de tragédie grecque antique ne laisse planer aucun doute : le vieil homme n’est pas pardonnable. Les destins individuels des personnages ont une portée universelle qui nous pousse à nous questionner sur nos propres lâchetés face aux violences et injustices dont nous sommes témoins.

La poule est au cœur de tout à chaque moment de la narration. Nous sommes souvent placés à sa hauteur dans des plans de caméra subjective qui marquent à la fois l’indifférence des gens face à cet animal familier qu’ils remarquent à peine et sa place de choix en tant que spectatrice, pas toujours innocente, des tragédies humaines. Une autre question se pose alors : que se passe-t-il lorsque l’Homme n’est pas au centre du récit ? La fin du film semble signifier que tout va mieux quand il n’y a plus d’humains. D’où un certain malaise qui peut advenir devant une telle conclusion.

Le réalisateur utilise le vecteur d’un animal pour montrer toute l’horreur dont sont capables les humains, de l’exploitation des animaux en batterie jusqu’au trafic d’êtres humains en exil.

Cocotte est une tragi-comédie loufoque qui ne laisse pas indifférent. Tout est fait pour nous bousculer et nous tourmenter face à cette poule intelligente au regard fascinant et pour laquelle nous nous faisons plus de soucis que pour les personnes qui meurent dans l’indifférence. Le décalage est encore plus accentué par la beauté bleutée de la côte grecque inondée de soleil. Enfin la musique vient rajouter un côté surréaliste qui finit de nous aiguiser. György Pálfi, qui place un animal dans chacun de ses films, propose là une fiction à plusieurs niveaux de lecture et s’amuse à nous mettre cruellement face à nos contradictions honteuses.

Anne Le Cor

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