Le film retrace la véritable histoire de Jean Luchaire, influent patron de presse, homme de gauche devenu une figure emblématique de la collaboration durant la Seconde Guerre mondiale. Le titre du film est celui d’un poème de Victor Hugo.
LES RAYONS ET LES OMBRES de Xavier Giannoli. France, 2026, 3h15. Avec Jean Dujardin, Natsya Golubeva-Carax, August Diehl, Philippe Torreton.
Critique de Philippe Cabrol, SIGNIS France
Avant la période de l’Occupation, Jean Luchaire, militait pour un rapprochement entre la France et l’Allemagne. Il voit son destin basculer à mesure que la France s’enfonce dans la collaboration. A ses côtés, sa fille Corinne grandit dans l’ombre de cette trajectoire controversée, partagée entre loyauté familiale et conscience des réalités historiques. Mais l’histoire s’assombrit, les idéaux se fissurent. Jean Luchaire glisse progressivement vers la collaboration, tandis que les affinités d’hier deviennent compromission politique dans un univers où s’entremêlent ambitions personnelles, compromissions idéologiques et jeux de pouvoir.

Avec Les Rayons et les ombres, le réalisateur renoue avec le milieu de la presse de son précédent film, Les Illusions perdues (2020). Xavier Giannoli nous tend un miroir sans pitié aux connivences dangereuses entre certains médias et certaines idéologies extrêmes. Il nous alerte, par cette fiction brillante et scrupuleusement documentée, sur une propagande, une intoxication, voire un endoctrinement plus que jamais à l’œuvre aujourd’hui.
Le film va s’attacher aussi à la relation assez tendre et parfois ambiguë de Jean Luchaire avec sa fille Corinne, qui deviendra une vedette éphémère du cinéma français. C’est elle la narratrice de l’histoire. Corinne présente un regard à la fois intime et critique sur les choix de son père, regard qui fait ressentir le poids de l’héritage familial et historique et rappeler que les idéaux d’un homme peuvent parfois avoir des conséquences tragiques pour ceux qui l’entourent. Leur relation privilégiée permet d’aborder l’héritage, la fidélité et la difficulté de survivre dans un contexte où la frontière entre le privé et le politique s’estompe. Signalons que dans les poumons de Corinne et de Jean se répand le même germe infectieux, rongeant peu à peu le souffle de leur vie : la tuberculose. Cette maladie semble incarner une métaphore de l’idéologie nazie qui se diffuse.
Les décors et costumes sont d’une précision remarquable. Les plans larges et la photographie, soignée et puissante, sculptant les visages de Jean Luchaire et d’Otto Abetz dans un jeu d’ombre et de lumière, alternent avec des scènes colorées et festives, créant un équilibre entre sobriété historique et moments de style visuel audacieux. Les répliques sonnent justes, tranchantes et consolident les rapports de force.
Nastya Golubeva Carax impressionne par la maturité et la justesse de son interprétation. Jean Dujardin compose un Luchaire complexe et tiraillé, pris entre aspiration européenne et vertige du pouvoir. Le comédien a justifié que ce n’est pas le personnage qui l’a attiré, mais l’époque. August Diehl est parfait dans le rôle d’Otto.

Cette longue et intense plongée dans les entrailles de la collaboration s’impose comme une expérience cinématographie et intellectuelle des plus stimulantes. Xavier Giannoli analyse la trajectoire de deux hommes que l’Histoire a rangé dans la catégorie « des méchants honteux ». Nous assistons, vers la fin, à un réquisitoire d’une extrême puissance et intelligence clamé par Philippe Torreton qui se charge de replacer toute l’histoire dans l’Histoire. Une réplique forte du film, à ce moment là, « Jean Luchaire a choisi la trahison, l’or, la compromission ».
Fidèle à son cinéma exigeant, Xavier Giannoli filme ici les zones grises d’une époque qui résonne étrangement avec la nôtre. Un drame ambitieux, une œuvre marquante, où la lumière des convictions laisse place aux ombres du doute.
Philippe Cabrol

