Parler de handicap au cinéma est toujours un exercice complexe. Ulysse est construit autour du combat de parents afin de permettre à leur fils, Ulysse, atteint d’un handicap cognitif rare, de se construire un avenir durable. Nous ne sommes donc pas invités à un voyage dans l’Odyssée, mais dans le handicap et tous les freins administratifs et institutionnels qui empêchent une inclusion réussie.
ULYSSE de Laetitia Masson. France, 2026, 1h37. Avec Elodie Bouchez, Stanislas Merhar, Romane Bohringer, Gringe, Alphonse Roberts. Festival de Cannes 2026, clôture de la section Un Certain Regard.
Critique de Philippe Cabrol, SIGNIS France.
Le récit démarre avec la grossesse d’Alice et traverse tous les axes d’évolution de l’enfant, qu’il s’agisse de l’acquisition de la marche, le développement de la capacité de se nourrir et son insertion scolaire et professionnelle. C’est un film de combat et de détermination, celui d’une mère, décidée à ne rien lâcher pour son enfant, en voulant lui offrir la possibilité d’une vie la plus normale possible. Le récit avance par ellipses temporelles et suit autant les évolutions de l’enfant que les étapes d’un parcours administratif : d’écoles en centres spécialisés, d’accompagnements personnalisés en institutions agréées. Car derrière les parcours humains d’une mère révoltée, d’un père rongé par la peine, et d’un orthophoniste dévoué, se dévoile une dénonciation en règle des manques de capacité, des contrôles insuffisants sur certaines structures, et d’un manque de moyens.

À travers ces 18 ans de vie, Ulysse interroge notre société de la performance. Pourquoi le monde du travail n’accepte-t-il que la rentabilité ? Pourquoi la différence est-elle perçue comme un ralentissement plutôt que comme une richesse ? Mais aussi pourquoi la différence continue-t-elle de faire peur ? Pourquoi le handicap reste-t-il si souvent invisible dans l’espace public ? Pourquoi les familles concernées doivent-elles constamment justifier leur existence ? Ces questions traversent silencieusement tout le film.
Chaque décision devient stratégique. Chaque progrès devient une victoire. Chaque refus administratif devient un effondrement. C’est probablement ce qui frappe le plus dans le film : la sensation d’usure permanente. Il montre que le véritable obstacle n’est pas toujours le handicap lui-même. C’est le regard collectif.
On trouve beaucoup d’amour dans ce récit. Laetitia Masson laisse parler le langage du cœur avec une série de personnages hauts en couleur. La musique est très présente, en écho à la profession exercée par le père. On reconnaît Bach, Schumann, Chopin, Debussy, Schubert, et tant d’autres qui savent faire parler les pianos. Le plaisir est évident à l’écoute des œuvres, qui accompagnent avec justesse l’émotion qui se dégage du récit.
Elodie Bouchez déploie ici une humanité désarmante. Elle joue une mère constamment située à la frontière entre la lucidité et le déni. Alice refuse de renoncer. Elle veut croire que tout reste possible. Elle est le moteur de chaque scène, gérant avec une douceur infinie l’imprévu, face à un Stanislas Merhar parfait en père mélancolique, plus prompt à baisser les bras face à l’adversité. Le film montre admirablement comment le handicap modifie les équilibres affectifs les plus profonds.
Au final, Ulysse n’est pas un film sur le handicap; c’est un film sur la place que l’on accorde à l’autre. En résulte une œuvre aussi sensible que nécessaire, qui nous demande simplement d’apprendre à voir au-delà des apparences. Malgré sa dureté, Ulysse n’est jamais un film désespéré. Il contient énormément de lumière, de musique, d’amitié et de tendresse.
Philippe Cabrol

