MédiasLes Chroniques CinémaSHANA de Lila Pinell

SHANA de Lila Pinell

Cette comédie réussie, autour d’un personnage de « poissarde » solaire, suit Shana lors d’un parcours initiatique semé d’embûches, entre héritage familial, emprise amoureuse et quête d’appartenance. Un portrait vibrant, porté de bout en bout par l’énergie et la présence brute de son interprète principale Eva Huault.

SHANA de Lila Pinell. France, 2026, 1h20. Avec Eva Huault, Noémie Lvovsky, Inès Gherib. Festival de Cannes 2026, Quinzaine des cinéastes.

Critique de Philippe Cabrol, SIGNIS France

Shana avait coupé les ponts avec sa famille. À l’approche de la Bat Mitzvah de sa demi-sœur, elle renoue avec sa mère et sa grand-mère Marie. En couple avec Moise, actuellement en prison, elle continue à dealer pour lui, alors que sa meilleure amie lui conseille d’en profiter pour rompre. Mais peu à peu, les ennuis s’accumulent.

Shana, juive non-pratiquante, pro-palestinienne, entretient un rapport ambigu à son histoire familiale, est une force de la nature qui enchaîne les galères et sème le chaos sur son passage. Gouaille permanente, infatigable tchatcheuse, elle refuse obstinément qu’on lui dicte sa conduite. Pourtant, cette liberté n’est qu’une façade. Lila Pinell a choisi un personnage explosif, truculent jusqu’à l’injure, qui aspire à « une vie normale », mais totalement enferrée dans l’esclavage d’un amour passionnel toxique.

Shana a tout d’une jeune femme modelée par les critères de beauté des réseaux sociaux, par les fantasmes d’ascension sociale, par l’imaginaire clinquant des influenceuses françaises installées à Dubaï. Elle a les lèvres gonflées, les ongles trop longs, le sac de marque comme promesse de réussite, le langage bravache, la posture de celle qui veut afficher qu’elle maîtrise sa vie.

Shana cherche à échapper à des traditions dans lesquelles elle ne se reconnaît pas, mais aussi à la violence de son compagnon. Elle veut le retrouver lorsqu’il sortira de prison. Le film touche ici quelque chose de très délicat : l’emprise, l’attachement, la dépendance affective, cette incapacité à rompre complètement avec celui qui détruit mais qui demeure, malgré tout, aimé Le personnage reste ainsi piégé entre des sentiments contradictoires. Ce tiraillement se traduit à l’écran par ses excès de colère.

Cette fatalité de la malchance n’est jamais pesante dans le film, car Shana a beau dégringoler, elle sait s’accrocher aux branches. Car il s’agit ici d’affronter une version moderne des Dix plaies d’Egypte (invasion d’insectes grouillants, apparition de plaques rouges sur le corps…) pour mieux trouver sa place et peut-être, se libérer.

Ce film aborde en filigrane de sensibles et paradoxales questions de société. La réalisatrice interroge ainsi la question de la transmission : celle des origines, d’un côté, et de la violence, de l’autre. La bague, dont hérite Shana à la mort de sa grand-mère et censée protéger du mauvais œil, devient alors le point de départ d’un parcours initiatique. C’est aussi un moteur face à l’emprise de son compagnon. Le film inscrit cette quête dans un héritage familial traversé par les non-dits.

Shana est un film social d’une grande justesse. Le scénario sonne vrai parce qu’il ne regarde pas la précarité depuis le confort du surplomb. Le film aurait pu tomber dans la moquerie. Il n’en fait rien. Il regarde Shana avec une tendresse immense. Il ne nie jamais son côté excessif, parfois agaçant, parfois naïf, parfois autodestructeur. Mais il refuse de la réduire à ses artifices. On voit une jeune femme qui galère, une jeune femme qui tente de tenir debout dans un monde qui lui laisse peu d’espace, peu d’argent, peu de sécurité et peu de répit.

Shana est un film attachant, nerveux, drôle parfois, douloureux souvent, porté par une actrice dont le naturel sidère. Lila Pinell signe un film d’une grande vitalité, à la fois populaire, social et profondément humain.

Philippe Cabrol

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