C’est en assistant à un concert d’une chorale slovène composée de jeunes filles qu’Urska Djukic a eu l’idée initiale qui a mené à la réalisation de son premier long-métrage. À travers les yeux de son héroïne, elle livre un récit sensuel sur l’éveil de la sexualité, non sans gêne et conséquences, d’une adolescente rêveuse et timide.
LITTLE TROUBLE GIRLS de Urška Djukić. Slovénie/Italie/Croatie/Serbie, 2025, 1h29. Avec Jara Ostan, Mina Svajger, Sasa Tabakovic, Natasa Burger. Berlinale 2025, section Perspectives.
Critique d’Anne Le Cor, SIGNIS France
Lucia est une lycéenne de seize ans, sage et introvertie, qui rejoint la chorale féminine de son école catholique. Elle se lie d’amitié avec Ana-Maria, une jeune fille séduisante et populaire. Lors d’une retraite dans un couvent à la campagne pour un weekend de répétitions intensives, elle est attirée par le regard ténébreux d’un ouvrier plus âgé. Alors qu’elle découvre sa sexualité, elle commence à remettre en question ses convictions religieuses, ce qui provoque des conflits au sein du groupe.

La réalisatrice a mis en place une véritable chorale pour son film. Elle a utilisé une coach vocale pour initier ses actrices au chant et installer une dynamique. Les chansons traditionnelles slovènes créent une atmosphère folklorique et ludique. Pourtant, la force des voix de ces jeunes filles en fleur irradie une énergie sensuelle en éveil qui peut bouleverser quiconque les entend chanter, hommes comme femmes. La réalisation insiste aussi sur les bruits de respiration et les chuchotements pour évoquer un trouble naissant. La bouche est l’élément charnel par excellence et l’usage de gros plans sur les lèvres, les oreilles et les boucles de cheveux des jeunes femmes pose astucieusement les marqueurs du désir.
Dans le rôle de Lucia, la jeune Jara Sofija Ostan exhale fraîcheur et innocence. Son corps, qui oscille entre l’enfance et la féminité, dégage une grâce maladroite. Urska Djukic parle de « veille âme dans un corps de jeune fille ». Elle a été fascinée au casting par « une tristesse dans son regard qui la rendait plus sensible que les autres ». Par contraste, Mina Svajger qui joue Ana-Maria a été retenue pour ses grands yeux bleus et sa chevelure de feu qui rendent son personnage sauvage et charismatique. Son côté intrépide s’oppose à la douceur de Lucia. Comme le ying et le yang, les deux protagonistes se complètent et forment la partie d’un tout. C’est Ana-Maria qui, en multipliant les gestes aguicheurs, fait monter en Lucia la curiosité et l’imaginaire qui déclenchent l’éveil des sens.
Peu d’hommes sont à l’affiche mais Sasa Tabakovic dans le rôle du chef de chœur se démarque à mesure que les relations entre Lucia et Ana-Maria se dégradent. Le trouble du désir revendiqué de Lucia rompt la cohésion du groupe dont il est le garant. Loin de respecter ses confidences, il montre une volonté perfide et cruelle de l’humilier en public. La jeune fille doit expier la honte d’être la brebis qui, en s’égarant, s’est éloignée du troupeau.

Le film est empreint d’une religiosité certaine qui peut mettre mal à l’aise. Les nonnes qui accueillent les jeunes filles sont le symbole d’une vie choisie sans hommes. La figure stoïque de la Vierge intrigue Lucia dont le réveil sexuel va de pair avec son questionnement sur la foi. Symboliquement, c’est bien la main de Marie qui vient la retenir et la sauver dans sa chute virtuelle. Lucia sort heureuse et grandie de son dur passage à l’âge adulte et jouit d’une catharsis salvatrice. Dans la scène finale, les sœurs entonnent une ancienne prière, dans une grotte, sous une cascade d’eau purificatrice.
L’énergie de la chanson de fin est d’une toute autre nature : Little Trouble Girl du groupe Sonic Youth, qui a inspiré le titre du film, fait écho au récit et ses thèmes. Urska Djukic met en scène la métamorphose d’une jeune fille, bouleversée par l’éclosion de sentiments érotiques aussi suaves et colorés que les fruits qu’elle mange. La réalisatrice propose une narration originale et habile qui fait monter la tension de façon presque imperceptible. Si l’on peut lui reprocher un côté impudique et transgressif, elle pose son regard singulier sur un sujet intemporel, que chaque génération s’approprie à sa manière.
Anne Le Cor

