Dans un petit village rural du Soudan, où la culture du coton fait vivre les habitants depuis très longtemps, Nafisa vient de finir l’école et, avec ses amies, vit ses derniers moments d’insouciance. Un film remarquablement réalisé autour d’une jeune femme qui décide de prendre son destin en mains, malgré le poids des traditions et des contraintes économiques.
COTTON QUEEN de Suzannah Mirghani. Allemagne/France/Palestine/Soudan, 2025, 1h33. Avec Mihad Murtada, Rabha Mohamed Mahmoud, Talaat Fareed, Haram Bisheer, Mohamed Musa et Hassan Kassala. Mostra de Venise 2025, section Semaine de la critique.
Critique de Magali Van Reeth, SIGNIS France
Dans les superbes paysages fertiles de la plaine du Nil, la culture du coton est une activité traditionnelle et essentielle. La plupart des champs appartiennent à Al-Sit, la grand-mère de Nafisa, qui règne sur sa famille et sur le village. Cette vielle dame au visage orné des cicatrices coutumières aime raconter sa résistance aux colons Anglais, enjolivant ses exploits au fil des années. Elle est aussi un peu sorcière et nombreux sont ceux qui viennent lui demander conseil dans sa cour. Nafisa lui obéit affectueusement, jusqu’au jour où arrive un jeune homme riche voulant imposer de nouvelles méthodes de culture et se marier.

En proie depuis des années aux guerres civiles et à l’instabilité politique, le Soudan peine à faire exister son cinéma. Pourtant, ça et là arrivent quelques films remarquables avec l’aide de productions internationales, comme Tu mourras à 20 ans d’Amjad Abou Alala (2019), Talking about Trees de Suhaib Gasmelbari (2019) et Goodbye Julia (2023) de Mohamed Kordofani. Si Suzannah Mirghani n’a pas pu tourner au Soudan – mais en Egypte, de l’autre côté du Nil – elle a réussit, comme son héroïne, à prendre son destin en main. Le film est remarquablement réalisé, avec une photo superbe, signée Frida Marzouk.
Suzannah Mirghani a su aussi s’entourer d’excellentes actrices, que ce soit Rabha Mohamed Mahmoud dans le rôle de la grand-mère, ou les jeunes filles entourant Nafisa, ce qui donne des scènes pleine de grâce lors de la récolte du coton. Et il y a de l’humour, comme avec le personnage de Babiker, l’amoureux secret de Nafisa qui lui offre une botte d’oignons là où un autre offrirait des roses. Des roses, il y en aura plus loin mais Nafisa n’en verra que les épines.
La réalisatrice tire astucieusement le fil entre la colonisation et l’arrivée des OGM (qui ne permettent plus aux paysans de gérer leur propre semence mais les rendent dépendant des grands groupes financiers) ; entre la tradition exigeant le respect aux anciens et le désir de liberté que revendiquent les jeunes femmes d’aujourd’hui.
Sous une apparente douceur, le scénario de Cotton Queen a des accents de tragédies antiques. L’héroïne est en bute aux lois ancestrales et son destin intime est contrarié par les traditions de la communautés et les exigences de sa famille. Dans une impressionnante scène finale, le geste radical de Nafisa est celui d’une femme libre, acceptant de payer le prix de sa libération
Magali Van Reeth

