MédiasLes Chroniques CinémaHISTOIRES DE LA NUIT de Léa Mysius

HISTOIRES DE LA NUIT de Léa Mysius

C’est une nuit qui n’en finit plus, une de ces nuits qui ne peut advenir que dans nos plus grands cauchemars. Léa Mysius a relevé un défi de taille en adaptant le roman éponyme de Laurent Mauvignier. Retirer presque tout ce qui pouvait faire adaptation littéraire : pas de voix off envahissante, peu de dialogues explicatifs et suppression de beaucoup de passages du livre pour ne garder que la trame essentielle.

HISTOIRES DE LA NUIT de Léa Mysius. France, 2026, 1h54. Avec Hafsia Herzi, Benoît Magimel, Bastien Bouillon, Monica Bellucci. Festival de Cannes 2026, compétition officielle. En France, le film est interdit aux moins de 12 ans.

Critique de Philippe Cabrol, SIGNIS France

Nora, Thomas et leur fille Ida vivent dans une ferme isolée avec pour seule voisine, Cristina, une peintre italienne. Alors que tout le monde prépare une soirée d’anniversaire surprise pour Nora, trois hommes rôdent autour de la maison et s’invitent à la fête, faisant surgir des secrets bien gardés.

On suit les histoires, les points de vue, les tracas, les blessures et les doutes de chacun. Tous possèdent une rouille humaine, des zones d’ombre, des secrets et des raisons de les cacher. D’emblée, Léa Mysius analyse le quotidien de cette famille en infusant de l’anxiété à travers la superbe photographie, à l’intelligence plastique remarquable, et un impeccable travail sur la bande son.

Ce long métrage élaboré et inquiétant nous tient en haleine car l’intrigue est bien soutenue par un suspense trouble. Le scénario du film creuse les liens psychologiques et sociologiques des personnages et dévoile des traumas et/ou un lourd passif qui débouchent sur un déchaînement de violence. La force du film concerne la façon dont le doute s’installe et permet de réinterroger le bien du mal. C’est aussi toute la question du droit à l’oubli et de l’opportunité d’une seconde chance, d’un nouveau départ.

Léa Mysius travaille avec précision tous les aspects et les connexions possibles de la dualité ; deux maisons, deux familles, deux vies, deux amours, la liberté/survie et l’enfermement, le présent et le passé, des classes sociales différentes, des sentiments contradictoires. Démultipliant les regards, car tout le monde s’observe, elle construit un tableau dans lequel chacun a ses raisons.

Le rapport au temps est essentiel. Le film semble constamment suspendu entre plusieurs temporalités. Le passé continue d’infecter le présent. Les personnages vivent moins dans l’instant que dans les conséquences d’événements anciens. Cette sensation de mémoire « malade » traverse tout le récit. Les fantômes du passé font violemment irruption et offrent à Léa Mysius l’occasion d’explorer les thématiques de la transmission, de la filiation et, dans une certaine mesure, de la liberté.

La direction d’acteurs est parfaite. Hafsia Herzi impressionne par son intensité physique. Bastien Bouillon apporte une présence étrange, presque opaque. Son jeu repose sur l’effacement. Benoît Magimel livre une composition troublante. Il est aussi bien touchant que cruel. Le personnage de la petite fille, interprété par Tawba El Gharchi, occupe une place centrale dans les enjeux du récit. Et puis, il y a Monica Bellucci. L’actrice est, dans son rôle, d’une infinie douceur, d’une touchante mélancolie, mais aussi d’une impitoyable dureté . Elle est charismatique et envoûtante à souhait.

Histoires de la nuit est un film sur la contamination du malaise. Léa Mysius filme un état mental collectif : celui d’une société rurale rongée par les secrets, les traumatismes enfouis et l’impossibilité de communiquer. La réalisatrice creuse, dans ce film, des thèmes universels qui lui sont chers : la famille et ses dysfonctionnements, le passé qui encombre, la culpabilité, le surgissement de la violence dans le quotidien mais aussi l’amour.

Philippe Cabrol

Latest

More articles