MédiasLes Chroniques CinémaSHAM de Takashi Miike

SHAM de Takashi Miike

On dit du métier d’enseignant qu’il serait le plus beau du monde. C’est sans doute vrai si l’on suit la conclusion du dernier long-métrage du réalisateur japonais Takashi Miike. Mais pour en arriver là, que de doutes et de fausses certitudes qui n’en finissent pas de questionner la vérité. Quand le mensonge prend le pas sur la réalité, un homme ordinaire voit sa vie basculer et vit un enfer kafkaïen.

SHAM de Takashi Miike. Japon, 2025, 2h05. Avec Kô Shibasaki, Koji Ohkura, Fumino Kimura, Gô Ayano.

Critique d’Anne Le Cor, SIGNIS France

Seiichi Yabushita est un instituteur respecté, accusé à tort par la mère d’un de ses jeunes élèves d’avoir harcelé et humilié son fils, ce qui déclenche une tempête médiatique. Sommé par l’institution scolaire de s’excuser publiquement de faits qu’il n’a pas commis, le professeur s’enfonce lui-même dans la spirale d’une histoire judiciaire qui le dépasse complètement. Heureusement pour lui, la bonté est de ce monde en la personne de son avocat qui, en plus d’être habile et malin, se révèle être un bon samaritain.

Le titre du film est un mot anglais, “Sham”, qui signifie “imposture”. Pour nous entraîner dans ce récit de faux-semblant inspiré de faits réels, le réalisateur use d’un procédé narratologique déjà vu mais qui fonctionne parfaitement ici : l’utilisation de différents points de vue. Il y a d’abord la version de la mère qui instille l’idée chez le spectateur que le professeur est un monstre, puis le doute s’installe avec la vision de l’enseignant, jusqu’à ce que la certitude s’impose à nous. La crédibilité du personnage, le soutien inconditionnel de sa famille et l’intervention de l’avocat finissent de nous convaincre que son histoire est la bonne.

Le professeur, interprété par Gô Ayano, est un homme honnête mais émotif qui ne comprend pas pourquoi tout le monde croit aux mensonges de la mère et personne n’entend sa vérité. Docile, il se résigne et en vient même à douter de lui lorsqu’il dit : “J’ai décidé de ne pas me battre” et même “Je me suis senti coupable”. Le film dénonce le “pas de vague” à la sauce japonaise, dans une société où le seul fait d’être accusé vous condamne à la honte perpétuelle, malheur suprême s’il en est. L’instituteur boit le calice jusqu’à la lie et la délivrance ne vient qu’au bout du doute.

La mère à la manœuvre est diabolique à souhait. Le visage froid et impassible de l’actrice Ko Shibasaki qui l’incarne suffit à vous mettre mal à l’aise. Elle est crainte par son propre fils dont le petit bobard initial prend des proportions incontrôlables à cause d’elle. Mais la menteuse est démasquée lors du procès que l’avocat aborde comme une guerre à mener. Le discours à la barre du professeur constitue le climax du film. Les mots qui sortent de sa bouche sont la catharsis qui lui redonne son honneur perdu. Il dit enfin sa vérité sans se laisser envahir par l’émotion et là, il est audible.

Sham est un film qui explore la limite entre réalité et mensonge. Quand les médias, les rumeurs et l’opinion publique s’en mêlent, la vérité n’est plus qu’une version parmi d’autres. Takashi Miike est un réalisateur capé qui s’attaque cette fois-ci à une histoire vraie et en fait un miroir de nos sociétés modernes tout en évitant le drame familial. Le fils de M. Yabushita, qui jurait ses grands dieux que jamais il ne deviendrait enseignant, finit par suivre les pas de son père dont il ne peut qu’être fier.

Anne Le Cor

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