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ORWELL 2+2=5 de Raoul Peck

George Orwell était-il visionnaire ? À en croire ses récits, il avait fort bien analysé les mécanismes mis en place par les régimes totalitaires pour arriver au pouvoir et s’y maintenir. Le documentariste haïtien Raoul Peck construit son film en alternant des extraits de films en lien avec l’écrivain et des images d’actualités. Il déroule son propos en exploitant les thèses développées dans différents écrits, 1984 notamment, et leur acuité est bluffante. 

ORWELL 2+2=5 de Raoul Peck. France/Etats-Unis, 2025, 1h59. Documentaire.

Critique d’Anne Le Cor, SIGNIS France

Nous sommes en 1949 alors que George Orwell vit ses derniers mois et termine ce qui sera son ultime roman, mais aussi le plus important. Il y révèle les racines troublantes de tous les concepts oppressifs mis en place hier comme aujourd’hui pour soumettre les peuples : le double discours, l’inversion accusatoire, le crime de la pensée et l’omniprésence de Big Brothers, désormais numériques. 1984 est un chef-d’œuvre dystopique qui résonne encore puissamment de nos jours. Le parallèle est criant entre la montée du fascisme à partir des années 1930 et le retour du populisme presque cent ans plus tard. 

Les lettres adressées par Orwell à ses amis juste après la guerre, alors qu’il était très malade, révèlent un homme conscient de sa position sociale et de son rôle dans les rouages du colonialisme britannique. C’est justement parce qu’il était au cœur même du système oppresseur qu’il peut en démonter toute la mécanique qui soumet les gens jusqu’à l’absurde, reflété dans le titre du documentaire, 2+2=5

Raoul Peck aime s’appuyer sur des écrivains pour asseoir ses propos. Ce fut déjà le cas dans deux de ses précédents films. Il entame un de ses premiers documentaires, Exzerpt, avec un texte de Samuel Becket et use de toute la rhétorique de James Baldwin mise en œuvre dans I Am Not Your Negro. La voix-off de comédiens célèbres met en valeur des mots qui viennent d’un autre temps mais qui ont un fort écho avec le présent. L’implication de ces personnalités crédibles avec une voix familière donne un impact très particulier et très fort à la narration. C’est le cas pour les écrits d’Orwell, lus par l’acteur britannique Damian Lewis, qui raisonnent terriblement fort aujourd’hui.

Raoul Peck a fait un magnifique travail d’archives pour déliter le discours au fascisme sous-jacent des nouveaux populismes. Sa liberté et sa subjectivité s’expriment à travers un montage kaléidoscopique et frénétique qui allie images d’archives, extraits de films, de documentaires, d’interviews filmées et d’images contemporaines propres au style visuel du réalisateur. Cette approche aux multiples éléments, tant formels, structurels qu’esthétiques, permet de mélanger organiquement l’histoire, la politique et la littérature. Les images servent de ponctuation aux mots et les tendances destructrices que nous voyons à l’œuvre dans l’ensemble du monde occidental et au-delà sont dénoncées avec plus de fracas.


Le documentaire garde malgré tout une vision humaniste et pleine d’espoir. Car George Orwell n’est pas pessimiste et croit au sursaut de la société civile, qui hier comme aujourd’hui, espérons-le, a toujours su se révolter et chasser les tyrans. Orwell 2+2=5 finit sur ce constat plutôt rassurant pour l’humanité toute entière. Raoul Peck reprend à son compte l’optimisme d’un Orwell pourtant mourant au moment de ses réflexions. En dénonçant l’amnésie collective face aux soubresauts de l’histoire qui se répète, il réaffirme sa foi en l’homme et en sa dignité.

Anne Le Cor

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