Le film s’ouvre dans la pleine lumière du soleil aveuglant le sable sur lequel une femme vêtue de noir porte comme un objet précieux une branche de palmier qu’elle dépose sur une flaque d’eau souillée par la pollution, métaphore de la terre abîmée d’un peuple colonisé qui pleure.
LE CRI DES GARDES / THE FENCES de Claire Denis. France, 2025, 1h49. Avec Isaach de Bankolé, Matt Dillon, Mia McKenna-Bruce, Tom Blyth.
Critique de Bernard Bourgey, SIGNIS France
Sur un vaste chantier de travaux publics en Afrique de l’Ouest, derrière les doubles grilles d’une enceinte d’habitation réservée aux blancs, cohabitent dans des baraquements le patron Horn (Matt Dillon) et Cal (Tom Blyth) jeune ingénieur. Le soir même où débarque Léone (Mia McKenna-Bruce) la jeune femme de Horn, un homme réussit à s’approcher de la clôture qui jouxte le logement. C’est un Africain de la région, Alboury (Isaach de Bankolé) qui ne quittera les lieux qu’avec le corps de son frère, un ouvrier du chantier décédé la veille dans un accident du travail.

Claire Denis toujours passionnée par l’Afrique noire, ne pouvait qu’honorer une promesse faite il y a près de quarante ans à Bernard-Marie Koltès, de porter à l’écran sa pièce Combat de nègre et de chiens créée en 1983 par Patrice Chéreau. Le titre du film est un extrait de souvenirs de Koltès lui-même qui racontait « le cri de ces gardes entendus au fond de l’Afrique, le territoire d’inquiétude et de solitude qu’il délimite… »
Tout en maintenant les unités de temps, d’action et d’espace que Koltès avait respectées dans sa pièce, Claire Denis évite le piège du théâtre filmé : les gros plans sur les visages rendent le spectateur attentif à la richesse des dialogues, permettent d’éprouver le temps long de l’huis-clos de ce combat entre un patron qui cherche à louvoyer et un homme serein venu réclamer justice, tel une Antigone de notre temps.
Le baraquement chamboulé par Léone avec ses robes et ses escarpins en complet décalage avec les lieux, le champagne qui fête son arrivée, sont comme une fuite en avant pour masquer la gravité de la situation.
Et pourtant à l’opposé de Horn et de Cal, c’est Léone qui franchit la grille pour aller à la rencontre de l’étranger et à Horn qui menace Alboury de le faire exécuter par les gardes, celui-ci lui fait comprendre que ses compatriotes en haut de leurs miradors ont parfaitement compris le pourquoi de sa présence ici et ne lui feront aucun mal.
Le corps dont on ne verra à la fin qu’un paquet emporté au petit jour par son frère, n’est pour le patron qu’un accident dans une moyenne « acceptable » et pour Alboury le respect dû à un défunt, allié à la sagesse et à l’autorité d’un frère qui rend visible ce que la honte voulait cacher.
Le quatuor joue à l’unisson, le duel entre Matt Dillon comme un fauve en cage face à la seule présence immobile et habitée d’Isaach de Bankolé est impressionnant. Les lumières de la nuit d’Eric Gautier et la musique de Tindersticks parachèvent cette plongée dans la conscience humaine et les relents de la colonisation.
Bernard Bourgey

