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A VOIX BASSE de Leyla Bouzid

Aujourd’hui, l’homosexualité est toujours condamnée par la loi en Tunisie et même dans les cercles les plus occidentalisés de la société, c’est un sujet de honte et de discrimination. A travers une fiction pudique et chaleureuse, la réalisatrice en montre les conséquences pour les individus et le poids pour les familles.

A VOIX BASSE de Leyla Bouzid. France, 2025, 1h53. Avec Eya Bouteraa, Hiam Abass, Marion Barbeau, Salma Baccar. Berlinale 2026, compétition officielle.

Critique de Magali Van Reeth, SIGNIS France

Pour son troisième long-métrage, la réalisatrice revient dans son pays, la Tunisie. A Sousse, Lilia est de retour dans la maison familiale pour l’enterrement d’un de ses oncles. Sa grand-mère, Mamie Nefissa, est déjà entourée de ses deux filles, Hayet qui vit auprès d’elle et Wahida, la mère de Lilia qui est médecin. En entrant dans cette maison, Lilia est submergée par ses souvenirs d’enfance et semble oublier pour un temps son amoureuse française, Alice, qu’elle a laissée à l’hôtel.

Avec cette fiction familiale, chaleureuse et lumineuse, Leyla Bouzid dénonce les traditions du monde islamique et les lois tunisiennes qui condamnent fortement, aujourd’hui encore, l’homosexualité. Au fur et à mesure des différentes étapes d’un enterrement traditionnel, Lilia se sent déchirée par ce qu’elle n’ose pas avouer à sa mère, par la distance qu’elle prend vis à vis d’Alice. Comment concilier l’affection qu’elle porte à sa grand-mère et la vie qu’elle a décidé de mener en dehors de la Tunisie ?

Le récit est scandé à travers les différentes journées et l’opposition entre les parties sombres de cette maison familiale, presque étouffée par la végétation, et la clarté qui peut surgir par une fenêtre. Une scène renforce particulièrement la crainte éprouvée face à cette homosexualité punit par la loi en Tunisie : un oiseau entre dans une chambre, il se cogne aux murs, et les femmes effrayées tentent de le refaire sortir à grands cris.

Face à l’intolérance qu’elle ressent dans sa propre famille mais aussi face aux lois de son pays, comme Lilia peut assumer sa liberté, sa sexualité ? On lui reprochera aussi de faire partie de ses enfants que la Tunisie a élevé et éduqué et qui, une fois adultes, sont partis vivre ailleurs une vie plus confortable. Grâce à l’amour de sa compagne, aux rencontres avec d’autres homosexuels de la ville, elle trouvera un juste milieu pour être elle-même sans couper les ponts avec sa famille d’origine.

A la suite de Moufida Tlatli et de son film Les Silences du palais (1994), une nouvelle génération de réalisatrices tunisiennes a émergée, dont les œuvres sont souvent présentes dans les grands festivals internationaux : Hinde Boujemaa (Noura rêve, 2019), Moune Erige Sehiri (Promis le ciel, 2025), Kaouther Ben Hania (La Belle et la meute, 2017). Leurs films montrent la vitalité de ce pays dans le monde du cinéma professionnel, et leur volonté de tendre un miroir à leurs contemporains, à travers une expression artistique de grande qualité.

Magali Van Reeth

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