A la fin des années 1970, alors que le Brésil vit sous la dictature militaire depuis une décennie, le mystérieux Marcelo refait surface dans sa ville d’enfance pour renouer avec son passé et bâtir un nouvel avenir.
L’AGENT SECRET de Kleber Mendonça Filho. Brésil/France/Pays-Bas/Allemagne, 2025, 2h40. Avec Wagner Moura, Alice Carvalho, Udo Kier, Gabriel Leone, Maria Fernanda Candido. Festival de Cannes 2025, compétition officielle.
Critique de Pierre-Auguste Henry, SIGNIS France
Kleber Mendonça Filho est un cinéaste brésilien majeur des dernières années étant parvenu jusque dans les salles françaises avec Les Bruits de Recife (2012), Aquarius (2016, prix SIGNIS La Havana) et Bacurau (2019), tous largement récompensés dans des festivals internationaux. Son 4ème long-métrage de fiction, L’Agent secret, a reçu le prix de la mise en scène au dernier Festival de Cannes ainsi que le prix d’interprétation masculine pour son acteur principal, Wagner Moura.

Le film retrace le parcours d’un quarantenaire solitaire qui revient à Recife pour le carnaval et y retrouver sa famille dans une ville en fête. Recife est la capitale du Pernambouc, région pauvre du Nord du Brésil dont le réalisateur est originaire et qui a fait l’objet de tous ses films, dont un documentaire récent sur la mémoire de la ville, Portraits fantômes (2023)
Marcelo est un homme mystérieux qui se sent recherché, voire menacé. La scène d’ouverture, dantesque, installe déjà un face à face avec la police militaire à l’entrée de la ville. Alors que les costumes les plus fous et horrifiques convergent vers Recife, le voilà bloqué dans une petite station service avec des policiers véreux, des passants soupçonneux (quand ils ne sont pas soupçonnés!), quelques chiens et un cadavre qui n’intéresse pas grand monde et encore moins les forces de l’ordre.
Nous sommes en 1977, la dictature militaire est bien installée dans le pays et les comportements se sont adaptés. De loin, le carnaval peut faire croire que la vie continue normalement. De plus près, dans l’intimité de conversations gênées et serpenteuses, on comprend vite que tout est sous tension. Pourtant, le film dévoile très lentement son intrigue et est avare de révélations sur ses personnages. C’est un thriller politique d’un autre genre, probablement plus proche de ce qu’était la réalité de l’époque, où tout le monde se parle de biais et marche sur des œufs en attendant de savoir qui est réellement l’autre et à quel “camp” il appartient.

En effet, le Pernambouc, Recife et sa culture ont été des hauts lieux de la résistance à la dictature et c’est donc un endroit où les partisaneries sont aussi fortes que tues, à tel point qu’on se demande si un véritable agent secret fait réellement partie des personnages ou si tout le monde l’est un peu devenu à son échelle, par nécessité. Cette ambiance est d’autant plus étrange qu’elle existe comme une sous-couche atmosphérique au sein d’une ville en plein préparatifs de fête, où la musique est partout et les sourires fleurissent à l’idée du carnaval et des retrouvailles entre amis.
Les conversations sont parfois enregistrées sur cassette et écoutées des décennies plus tard dans une ellipse d’investigation passionnante. Qui était vraiment Marcelo? Pas de James Bond dans L’Agent secret mais des peintures de résistances locales, protéiformes et noyées sous la festivité naturelle du Nordeste brésilien. La réussite du film réside dans ce travail politique sur la mémoire d’un pays par des trajectoires individuelles : dans des familles, couples, groupes d’amis, confrères de professions, artistes… et tout cela dans une joie irrépressible qui n’oublie jamais l’avenir.
Pierre-Auguste Henry

