Le premier long-métrage de Louise Hémon est un film d’époque où se mélangent des jeunes, des vieux, des animaux et des légendes, le tout au pied des montagnes enneigées des Hautes Alpes. Quand arrive une jeune institutrice, seule, dans un hameau reculé, c’est toute la vie du village qui est chamboulée. L’Engloutie est un film atmosphérique, déroutant voire dérangeant par moments. Il faut se laisser porter par son mystère pour l’apprécier.
L’ENGLOUTIE de Louise Hémon. France, 2025, 1h37. Avec Galatea Bellugi, Matthieu Lucci, Samuel Kircher, Oscar Pons. Festival de Cannes 12025, sélection Quinzaine des réalisateurs.
Critique d’Anne Le Cor, SIGNIS France.
Nous sommes au tournant du vingtième siècle, la République envoie ses hussards noirs aux quatre coins du pays éduquer les jeunes populations. Aimée arrive en plein hiver au cœur d’un hameau de quelques cahutes déserté par ses femmes, parties à la ville travailler comme domestiques jusqu’au printemps. D’abord accueillie par des montagnards farouches, elle est vite intégrée à la vie du village jusqu’à ce qu’elle soit rattrapée par ses pulsions et engloutie par l’esprit de la montagne.

Aimée est un personnage qui apporte l’étrangeté dans une société séculaire. Le folklore se transmet le soir, à la veillée, au coin du feu, où les anciens racontent des histoires en patois qui mêlent réalité et fantasme. L’oralité est au centre de cette culture où la religion est étrangement absente malgré des prénoms à consonance biblique : Énoch, Pépé Jacob… Le message est clair, ici c’est un autre monde où ni la République ni Dieu ne prévalent. Seule la montagne domine, oppressante et angoissante, tel un dieu païen qui règne sur les êtres. C’est une nature vivante qui gronde et qui bouge, qui donne et qui prend.
Peu de prénoms sont énoncés et l’on ne connaît celui de l’institutrice, Aimée, qu’à la fin du film. Il y a une mystification du personnage, toujours habillée de noir, sauf lorsqu‘elle fait la classe aux enfants. C’est à la fois un hussard noir au féminin et une sorcière mangeuse d’hommes. Pour les locaux, c’est une voleuse de leur folklore vivant quand elle entreprend de rédiger les histoires racontées à la veillée. Figer leur culture par l’écrit c’est la tuer. Le rapport à la vie et à la mort est d’une autre nature. Lorsque le pépé meurt et que l’on ne peut pas l’enterrer à cause du sol gelé, on place son cercueil sur le toit de la salle de classe pour que le grand-père puisse entendre le rire des enfants.
À partir de ce moment, la mort rôde autour d’Aimée et semble emporter tous ses amants. C’est Galatéa Bellugi qui interprète cette jeune femme énigmatique. Son jeu est précis et son personnage très écrit. L’improvisation n’est pas de mise dans un film d’époque où chaque détail est tracé au cordeau. La sensualité est prégnante malgré le peu de peau présente sous les nombreuses couches d’habits. Elle passe par les regards, les rougeurs sur les visages et la respiration haletante qui monte en rythme. La scène dans la grotte montre l’hyper-sensualité d’Aimée et son désir assumé.
Ses deux amants, Énoch et Pépin, sont interprétés par Matthieu Lucci et Samuel Kircher. Les acteurs professionnels partagent l’écran avec des comédiens amateurs, des gens du coin qui parlent véritablement le patois. Il s’agit d’un occitan alpin, mélange d’italien et de français. On y trouve même quelques mots d’anglais, des traces laissées par certains villageois partis aux USA. Il est plusieurs fois fait référence à la Californie ou à l’Algérie où des familles entières ont immigré. L’une d’entre elles a laissé sur place leur fils « différent », Daniel, interprété par Oscar Pons qui souffre lui-même de handicap.

L’Engloutie déploie une esthétique certaine avec des images patinées tournées en quatre tiers dans une quête de réalisme. Le film est sombre, notamment dans les scènes d’intérieur où l’on voit comme les gens voyaient à l’époque et où les voix et les souffles sont authentiques. La réalisatrice s’est basée sur les carnets de sa grand-tante, institutrice de montagne, pour produire un scénario abouti dans lequel la protagoniste devient une sorte de légende locale.
La fin du film est une énigme et il appartient au spectateur de tirer ses propres conclusions : Énoch et Pépin sont-ils morts ensevelis sous l’avalanche ou sont-ils partis comme tant d’autres en Algérie ou en Californie ? Aimée est la seule que la montagne libère au printemps. Elle qui avait peur des hommes au départ est finalement celle qui représente le danger dans un récit inversé qui déconstruit l’ordre attendu. Louise Hémon propose une lecture féministe de l’émancipation d’une femme qui se découvre et repart meurtrie mais grandie.
Anne Le Cor

