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PROMIS LE CIEL de Erige Sehiri

Trois femmes pour un film choral. Elles sont lumineuses, habitées d’une force de vie pour reconstruire leur vie ici à Tunis, malgré les menaces qui pèsent sur la communauté subsaharienne, malgré les histoires douloureuses qui les habitent encore. Un beau film sur la résilience.

PROMIS LE CIEL de Erige Sehiri. France/Tunisie, 2025, 1h35. Avec Aïssa Maïga, Laetitia Ky, Debora Lobe Naney. Festival de Cannes 2025, sélection Un Certain Regard.

Critique de Patrick Lauras, SIGNIS France

La réalisatrice poursuit son exploration de la société tunisienne dans un cinéma naturaliste mettant des femmes sur le devant de la scène – comme dans son précédent long-métrage Sous les figues (2022). Ici des « invisibles » vivant dans des communautés de migrants à Tunis.

Rien ne les prédisposait à vivre ensemble, si ce n’est le besoin de regroupement communautaire en pays étranger – hostile verrons-nous plus loin. Marie les héberge, elle est pasteure, elle a fondé et anime une petite communauté évangélique qui se réunit clandestinement dans sa propre maison. Naney vit de petits trafics pour réaliser son projet de partir en Amérique. Jolie veut finir ses études, soutenue à distance par sa famille. Trois protagonistes aux visées radicalement éloignées, inspirés de femmes que la réalisatrice a croisées.

Elles recueillent la petite Kenza – c’est la première et très belle séquence du film : « Le bateau s’est renversé ! ». Sa présence est un réconfort affectif autant qu’une chance et un risque. Dans cette famille recomposée, les divergences et fragilités des trois femmes vont se révéler.

La communauté évangélique est un refuge, un lieu de lien social. Le culte offre l’occasion d’un ressourcement nourri par les homélies de Marie, un peu naïves sans doute – l’espérance annoncée est confrontée à la dure réalité de l’exil, mais tonifiantes ! Elle mène sa paroisse de façon moderne, comme un chef d’entreprise… et les contingences temporelles dominent parfois son for intérieur.

Le scénario distille des informations sur les menaces et brimades qui pèsent sur la communauté sub-saharienne. Ces événements menacent toute la communauté et des décisions s’imposent. Marie pourra-t-elle rester cohérente avec le message évangélique qu’elle délivre à ses ouailles ? Au sujet de Kenza, veut-elle s’en occuper pour elle-même ou pour le bien de l’enfant ? Un vieil aveugle, sorte de conscience du bien et du mal la conseille « Tu ne peux pas remplacer cet enfant que tu as perdu… on vit dans un monde dans lequel il y a des règles ».

La tonalité est douce-amère. La vitalité et la générosité des trois actrices traverse le film. Elles sont surprenantes, drôles souvent. Les dialogues sont pleins de fraîcheur, la musique et la danse offrent des pauses. Mais la chanson du groupe Delgres, aux paroles douloureuses, reflète le fond de l’âme, la douleur du passé autant que l’âpreté de la situation présente : « On m’a promis le ciel, en attendant j’suis sur la terre… à ramer »

Précisons que dans ce scénario, c’est la réalité qui a rejoint la fiction : la conception du film avait commencé bien avant qu’une vague de rafles et d’arrestations de migrants illégaux ne survienne à partir de début 2023 – L’ONU s’en est émue après la découverte de centaines de corps en plein désert. La réalisatrice confie :  »En tant que Tunisienne, je suis profondément déçue que nous ne soyons pas en mesure de traiter les migrants dignement, nous qui sommes un pays avec tant d’émigrés à l’étranger. » Un film prémonitoire : le scénario fait également écho aux politiques de renvoi massives initiées par Donald Trump après le tournage !

Patrick Lauras

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