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LE MAGE DU KREMLIN d’Olivier Assayas

Inspiré du roman éponyme de Da Empoli et co-écrit avec Emmanuel Carrère, le film est un thriller politique, époustouflant et envoûtant sur les rouages et les arcanes du pouvoir où Vadim Baranov, un conseiller de Vladimir Poutine, le pousse à devenir l’artisan impitoyable d’un nouvel empire russe.

LE MAGE DU KREMLIN d’Olivier Assayas. France, 2025, 2h25. Avec Paul Dano, Jude Law, Alicia Vikander, Will Keen, Jeffrey Wright. Mostra de Venise 2025, compétition officielle.

Critique de Philippe Cabrol, SIGNIS France.

Pas de temps morts dans ce film, Olivier Assayas nous emmène directement au cœur du pouvoir russe. Nous sommes en 2019, mais l’histoire se déroule sur trois époques : les années 1990, la domination des oligarques des années 2000, et la place fondamentale de Vladimir Poutine, et l’obsession de ce dernier pour un pouvoir hiérarchique absolu.

Le Mage du Kremlin est une plongée dans les arcanes du pouvoir, plus qu’une simple dénonciation politique. Baranov, metteur en scène du pouvoir poutinien, convainc le Tsar Poutine que les Russes ont un désir de verticalité. Poutine fait voler en éclat l’échiquier politique. De ce point de bascule, naît la tension de ce thriller politique. Poutine écarte les oligarques pour reprendre le contrôle des richesses du pays, exalte le peuple en promettant de mettre fin à la désintégration de la Russie. Il apparaît dans Le Mage du Kremlin plus comme un dirigeant converti à la nécessité d’un pouvoir vertical que comme un tyran ou un dictateur. Si Baranov considère l’exercice de la politique sur un plan discursif, Poutine l’associe à l’usage direct de la force. On peut inévitablement penser à Machiavel ou au cardinal de Retz ‘‘Tout ce qui donne l’illusion de la force, l’augmente ».

Le film réussit brillamment à mêler grande et petites histoires. Présentant trente ans de l’histoire contemporaine de la Russie, c’est une vaste fresque démesurée. La vie intime des personnages se confond avec le destin de l’ex-URSS. Le récit aborde les événements réels à travers le prisme de son héros : ainsi, du chaos des années 1990 à la consolidation de la verticale du pouvoir en Russie, de la guerre en Tchétchénie à la Révolution orange ukrainienne… Olivier Assayas saisit la mécanique du pouvoir et l’art de la manipulation avec une intensité rare. Ce film est un sujet fort, d’autant plus à l’aune de l’actualité.

Le cinéaste privilégie une mise en scène fluide et très maîtrisée. Les jeux politiques en coulisse, les luttes de pouvoir, les éliminations sans scrupule de concurrents irriguent l’intrigue. Tout y est au service du récit, des personnages et de leurs zones d’ombre. Le réalisateur analyse tous les modes opératoires du pouvoir et ses stratégies : autocratie et galvanisation du peuple, complotisme, cyber-manipulation, liquidations maquillées. Les sentiments n’ont guère leur place dans Le Mage du Kremlin. Tout n’y est que calcul et manigance pour accroître son pouvoir ou le garder.

Paul Dano incarne le personnage énigmatique de Baranov, froid et calme. L’acteur ne quitte jamais son visage cynique. Alicia Vikander est Ksenia, l’amie magnétique et lucide de Baranov. C’est elle qui symbolise la liberté. Elle est la seule à apporter un peu de conscience morale. C’est à travers elle, que le peuple russe, le grand absent du film, peut un minimum exister. Quant à Jude Law, il a opéré une impressionnante transformation, il est méconnaissable dans le rôle de Poutine. Il en reprend les gestes, les mimiques, les expressions faciales, la démarche, la posture rigide, le regard glaçant et son visage fermé.

Le Mage du Kremlin est un panorama d’une époque, d’un pays, d’un pouvoir et d’un homme déterminé à diriger son peuple d’une main de fer, quitte à semer la mort autour de lui par la verticale de la peur. C’est une méditation subtile sur le pouvoir et l’art avec lequel il peut être exercé. Au-delà de Vladimir Poutine, le film d’Olivier Assayas est un miroir important de nos démocraties. Il invite à analyser le monde pour identifier d’autres tentatives de manipulation de l’opinion, d’autres discours favorisant la montée des dictatures et des régimes autoritaires, sous couvert de démocratie.

Philippe Cabrol

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