Pendant plus de trente ans, Abel a travaillé dans une ferme collective. Lorsque le Kazakhstan devient indépendant au début des années 1990, il devra faire face à de violents changements. Au cœur de paysages âpres, une version contemporaine du drame d’Abel, que la cupidité de son frère a anéanti.
ABEL d’Elzat Eskendir. Kazakhstan, 2024, 2h00. Yerlan Toleutay, Nurzhan Beksultanova, Alikhan Lepesbaev, Ulan Nusipali
Critique de Magali Van Reeth, SIGNIS France
Le récit du film se passe en 1993, après la chute de l’URSS et l’indépendance du Kazakhstan. La fin du collectivisme, pour les paysans et les éleveurs de bétail devient vite un moyen d’enrichissement personnel pour certains, et de grande détresse pour d’autres. Parmi eux, Abel, berger toute sa vie dans une ferme d’état. C’est une région poussiéreuse et il habite avec sa famille nombreuse dans une petite maison en pisé. Il est très attaché au troupeau et ne voit pas comment vivre quand les bêtes doivent être partagées entre tous les habitants du village.

Le film s’ouvre avec un long plan séquence où la caméra va et vient entre les principaux personnages, des paysans qui se sentent floués et des petits-chefs qui tentent d’imposer un nouveau pouvoir. Au milieu, des enfants en vacances chez leurs grands-parents, une femme qui fait la cuisine sur un foyer en plein air. Pour son premier long-métrage de fiction, le réalisateur kazakhe Elzat Eskendir montre qu’il sait faire du cinéma et camper son récit.
Il a bien sûr une dimension très documentaire sur cette époque de transition qui a suivi le démantèlement de l’Union soviétique. Déjà, on s’affronte entre les nostalgiques de Staline, la crainte de l’américanisation et l’envie de démocratie et de richesses. Le rapport à la terre, la vie des paysans et leurs liens avec les animaux sont, quant à eux, bien universels. Tout comme les tensions entre les parents et leurs enfants.
Il y a bien évidemment une référence biblique, avec le choix de ce prénom, Abel, le berger qui a été tué par son frère Caïn. Cette histoire de la Genèse place la jalousie, la violence et la convoitise dès le début de l’humanité. On peut aussi trouver dans Abel, une autre référence biblique, celle de Job, tenté par Satan, qui va peu à peu perdre tout ce qu’il possède. Une façon sans doute pour Elzat Eskendir d’orienter son récit du côté des faibles et des perdants.

Mélangeant habilement la grande et la petite histoire, le réalisateur montre à la fois le monde qui va disparaître et celui qui se dessine. Les grands enfants d’Abel vivent en ville pendant que lui et sa femme gardent les petits-enfants. La maison n’a que deux pièces et ça ne gêne personne. Le repas du soir, où toute la famille est serrée autour de la table, est un très beau moment de cinéma. Mais dehors, l’appât du gain des anciens responsables politiques, et une jeunesse en proie aux mirages de la facilité, vont saccager la vie d’Abel.
Ce récit dramatique, raconté avec beaucoup de pudeur et sans emphase, montre les petites gens, dépassés par les changements structurels et l’avidité de ceux qui ont le pouvoir. Une belle surprise venue d’un pays où le cinéma de fiction est rare.
Magali Van Reeth

