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L’ABANDON de Vincent Garenq

Le sort tragique de ce professeur est connu. Le 16 octobre 2020, Samuel Paty professeur d’histoire géographie dans un collège d’Ile de France, est assassiné à quelques pas de son établissement scolaire, après avoir été la cible d’une campagne de haine. Dix jours séparent son cours de sa mort, dix jours durant lesquels s’enclenche une mécanique implacable faite de rumeurs et d’emballement.

L’ABANDON de Vincent Garenq. France, 2025, 1h40. Avec Antoine Reinartz, Emmanuelle Bercot, Emma Boumali. Hors compétition, Festival de Cannes 2026

Critique de Philippe Cabrol, SIGNIS France

Dans l’une des premières séquences du film, un professeur donne un cours d’éducation morale et civique à ses élèves à partir des caricatures de Mahomet publiées par l’hebdomadaire Charlie Hebdo. Le dilemme posé est frontal : fallait-il les diffuser ou s’y refuser ?

Le cinéma de Vincent Garenq s’attache à disséquer des affaires où des existences ordinaires sont happées, puis broyées, par la violence des mécanismes à l’œuvre. Ce sont des œuvres ultra-documentées, précises sur le déroulement des faits, reliées entre elles par une même question : comment se met en place un engrenage suivi d’un emballement au détriment de la vérité ?

La construction du film développe une progression implacable dans sa démonstration d’un fait micro-local ( un cours) à un traumatisme national. Entre les deux, Garenq décrit méthodiquement les engrenages de la circulation d’une rumeur. Racontée sous la forme d’une chronique d’un enchaînement de défaillances, L’Abandon en repousse les frontières par un regard essentiel quand il nous ramène à une interrogation vertigineuse : sommes-nous encore capables de nous interroger collectivement sur la dérive qui a mené à la mort d’un professeur ?

L’Abandon ne cherche pas autre chose que de rapporter les faits, rien que les faits. Pas de sensationnalisme. Juste une chronologie établie selon les points de vue des différents protagonistes. Qu’il soit celui de la victime, celui des accusateurs, du terroriste musulman ou encore celui de la principale du collège jusqu’à celui de l’élève responsable de la désignation de l’enseignant à son bourreau. Tout s’enchaîne comme une mécanique dont le spectateur connaît normalement l’issue.

Vincent Garenq va s’attacher à montrer comment l’accusation calomnieuse du professeur d’histoire-géographie a été gérée par les différentes autorités pouvant le faire. Sans aucun manichéisme, le cinéaste démontre les arcanes incompréhensibles des administrations de l’éducation nationale comme de la police. Derrière le drame, L’Abandon est aussi un témoignage de ce que vivent les enseignants. Le réel des enseignants, c’est aussi connaître la réalité sociale des élèves scolarisés.

L’histoire est terrifiante et la mise en scène appuie d’autant plus l’horreur de la narration. L’Abandon, c’est aussi la sobriété puissante d’Antoine Reinartz. Il porte en lui cette humilité, cette douceur qui donne encore plus de relief et d’abîme au récit. Emmanuelle Bercot, dans le rôle de la principale du collège, incarne tout en nuances une composition où elle fait passer de grandes ambivalences. Elle soutient, fait ce qu’elle peut. Elle fait vivre le trouble et les doutes de son personnage.

 »Je ne m’en étais jamais rendu compte mais Samuel Paty était mon professeur préféré » lit une collégienne en hommage à son professeur d’histoire. Cette séquence clôt le film. La raison d’être de cette œuvre douloureuse, qui atteint son objectif pédagogique, est à l’image de cette prise de parole : une prise de conscience que le film tente d’éveiller chez une partie des citoyens français, éprouvant une difficulté à identifier, ou à nommer, le danger islamiste.

Philippe Cabrol

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