Avec ce cinquième long métrage, le cinéaste turc, en s’inspirant d’un fait réel, interroge un phénomène qui traverse aujourd’hui le monde entier : la manière dont les individu se radicalisent et comment ils en viennent à légitimer la violence
SALVATION / Kurtuluş d’Emin Alper. Turquie/France/Pays-Bas/Grèce. 2025, 2h10.Avec Caner Cindoruk, Berkay Ateş, Feyyaz Duman, Naz Göktan, Özlem Taş. Berlinale 2026, Ours d’argent.
Critique de Philippe Cabrol, SIGNIS France
Tandis que les combattants kurdes indépendantistes sont traqués par la police turque comme terroristes, deux villages isolés vont rejouer la lutte fratricide d’Abel et de Caïn. Celui habité par les Hazeran et celui réinvesti par les Beziki qui reviennent chez eux après avoir dû fuir. Pendant leur exil, les Hazeran se sont appropriés leurs champs. Le film s’ouvre sur ce conflit territorial qui pose la question de la spoliation et du droit au retour.

Si, dans un village, le Cheikh en place, Ferit, prône le compromis et la paix, le mystique Mesut habité par des cauchemars et des rêves dans lesquels le fantôme de l’ancien Cheik lui dicte sa loi, veut l’affrontement armé. La parole politique se légitime par celle, incontestable de Dieu. Les femmes, au second plan, subissent, hésitent ou adhèrent. Emin Alper choisit le groupe du village du haut, et le personnage de Mesut, comme narrateur de son histoire. Il nous fait assister à une radicalisation para-militaire fondée sur la peur de tout perdre. La peur et la haine alternent dans le film ; elles forment un cercle vicieux, tout comme la réflexion sur le Mal qui se veut un Bien.
Emin Alper met régulièrement dans ses films des scènes de rêve et de transe avec un aspect prémonitoire et prophétique. Dans Salvation, les rêves du protagoniste Mesut deviennent une partie intégrante de l’histoire dans sa seconde moitié. Ces rêves reflètent la paranoïa, les angoisses et les cauchemars de Mesut. Dans l’expérience religieuse mystique soufie, les rêves sont fondamentaux car ils transmettent les injonctions divines. Dans le film, les hommes croient qu’un nouveau leader va arriver parce qu’ils ont reçu des messages dans des rêves qui renforcent la paranoïa collective.
Salvation est un thriller impressionnant de tension dans lequel se mêlent habilement mécanique de la violence, traditions, superstitions et enjeux de survie, sur fond de lutte contre le terrorisme. Le cinéaste montre comment les luttes de pouvoir peuvent conduire une petite communauté au bord de la folie.
Emin Alper démontre clairement que le bon cinéma politique peut être chargé de vitalité et de sens. Avec une mise en scène d’une maîtrise saisissante, il nous offre une parabole universelle qui dénonce les populismes, la radicalisation, la rhétorique guerrière et la fabrication des ennemis. Il émane de Salvation une mise en garde contre la peur de l’Autre, que « les puissants de ce monde » instrumentalisent en promettant le salut pour justifier l’injustifiable. En effet, il ne manque pas de parallèles politiques entre Mesut et les dirigeants mondiaux qui exploitent le sentiment populiste. Le réalisateur illustre habilement à quel point ce type de « leadership » peut s’enraciner rapidement et dangereusement.
L’acteur principal, le charismatique, Caner Cindoruk, est particulièrement impressionnant, son personnage subissant une transformation inquiétante tout au long du film. C’est magnifiquement filmé, la photographie donne au film tout à la fois un côté ethnographique et merveilleux, symbolique et intemporel.
Entre parabole politique, drame tendu et récit de radicalisation, Salvation est oppressant mais il est un témoignage impressionnant, d’une actualité pertinente. Si dans son précédent long-métrage, Burning Days (2022), Emin Alper s’élevait contre les populismes et la violence latente dans une petite ville turque, dans Salvation, la dimension devient universelle. Le titre du film ne renvoie-t-il pas au Salut, à la Rédemption ? Qui nous sauvera ? Et à quel prix ?
Philippe Cabrol

