Avec douceur et délicatesse, un récit en trois temps où les communications non-verbales et l’attention à la nature mêlent poésie et science. Un film aux très belles images et aux personnages aussi énigmatiques qu’attachants.
SILENT FRIEND de Ildiko Eneydi. Allemagne/Hongrie/France, 2025, 2h27. Avec Tony Leung Chiu-wai, Luna Wedler, Enzo Brumm. Mostra de Venise 2025.
Critique de Magali Van Reeth, SIGNIS France
Le film s’ouvre avec un gros plan d’une plante est en développement. Naissance d’un arbre que les outils technologiques et les connaissances scientifiques permettent aujourd’hui de visualiser. La scène suivante voit l’arrivée du professeur Wong dans une université allemande. C’est un spécialiste du cerveau et on est vite frappé par les rapports bienveillants qu’il a avec les étudiants. Silent Friend va tresser ensemble la science et la nature quand elles sont sources d’émerveillement, et la délicatesse des protagonistes avec leur entourage. Tout le film dégage de la douceur. La mise en scène et les dialogues tendent toujours vers l’apaisement, qui finit par gagner le spectateur.

C’est autour d’un ginko biloba, un arbre exotique pour l’Europe, planté dans le jardin botanique de l’université en 1832 que se déroulent les trois récits. Une couleur et une ambiance pour chaque récit et leur temps propre. Du noir et blanc très graphique pour Grete, la première jeune fille à être admise dans cette université allemande ; les couleurs vives et lumineuses du Kodachrome des années 1970 pour Gundula et son géranium ; et du numérique pour Wong et ses expériences sur le cerveau des bébés et le cœur des arbres.
Le ginko est un arbre étonnant par son système de reproduction et par son magnifique feuillage doré à l’automne. C’est auprès de lui que Grete vient danser de nuit à l’aube du 20° siècle, que Hannes refuse le conformisme de l’anticonformisme imposé par les autres étudiants en 1968, que le professeur Wong, en 2020, découvre la cuisine allemande et un nouveau sujet de recherches autour de la communication. Cet arbre magnifique, que la réalisatrice filme comme un personnage à part entière, en gros plans comme en plans larges et en toute majesté, joue le rôle d’anamnèse dans cette université centenaire.
Au cœur du film, il y a la question de la communication : comment communiquer lorsqu’on n’a pas de langue commune ? Il existe aujourd’hui des outils de traduction, des détecteurs de mouvements pour ausculter les plantes et les arbres mais, comme le montre la mise en scène d’Ildiko Eneydi, la communication corporelle reste indispensable entre les les humains. Dans Silent Friend, les trois personnages principaux sont d’abord des gens qui savent regarder, écouter, sourire. Etre attentif, respecter l’autre par la distance, être curieux de lui. Il y a peu de discours, peu de dialogues et beaucoup d’échanges. Même la période du confinement imposée par la pandémie est vécue ici comme une autre manière de chercher et d’observer, de se poser au jardin. Et même d’une nouvelle rencontre au-delà de l’inquiétude et du langage.

Loin des exigences du cinéma commercial, Ildiko Eneydi tisse une œuvre empreinte de poésie, où les personnages sont bienveillants et les images superbes. Parce qu’elle s’appuie sur le corps et le regard des comédiens, elle les choisit de cultures et de personnalités différentes, la communication, dans ce film comme au cinéma en général, passe au-delà du langage. Tony Leung, célèbre acteur originaire de Hong Kong, est ici un scientifique élégant et charismatique dont la souriante réserve est accentuée par les conversations – par écrans interposés – avec la toujours solaire Léa Seydoux. Comme cette dernière, Luna Wedler (Suisse) avait déjà joué dans un précédent film de la réalisatrice, Histoire de ma femme (2021). Enfin Enzo Brumm qui jour le rôle de Hannes est Autrichien. Tous sont reliés par le lieu, les pierres et les arbres, par une envie de comprendre le monde et ceux qui l’habitent.
En 2017, pour son film Corps et âme, Ildiko Eneydi avait reçu le prix œcuménique et l’Ours d’or à la Berlinale.
Magali Van Reeth

