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SELMA, DE BEAUX LENDEMAINS de Jean-Jacques Cunnac

Il est des villes qui font l’histoire. Selma, en Alabama, est de ces endroits qui ont vu basculer les événements et s’écrire l’une des plus belles pages du combat pour les droits civiques aux États-Unis. La victoire ne fut pas sans douleur mais le symbole est là qui perdure dans la mémoire commune. Que devient Selma aujourd’hui, quelques 60 ans après son heure de gloire ? Le documentaire de Jean-Jacques Cunnac retourne dans les pas de Martin Luther King, au cœur d’une ville en lutte pour sa survie, à l’ombre des fantômes de la ségrégation.

SELMA, DE BEAUX LENDEMAINS de Jean-Jacques Cunnac. France, 2025, 1h17. Documentaire.

Critique d’Anne Le Cor, SIGNIS France

Les « marches de Selma » ont eu lieu en 1965 et furent au nombre de trois. Elles avaient pour but de protester contre les obstacles mis à l’inscription sur les listes électorales des Afro-Américains. La terrible répression policière après la première manifestation ne dissuada pas les marcheurs. À la troisième, le pouvoir blanc finit par céder face à la force des militants de la non-violence et le cortège arriva avec succès à Montgomery. Dans la foulée, le président Lyndon Johnson signa un décret garantissant l’accès au vote pour les Noirs Américains. Le changement était en marche et la victoire finale au bout du chemin. Les images d’archives qui se mêlent au récit sont là pour rappeler cette histoire à la fois tragique et triomphante.

À l’heure du soixantième anniversaire des manifestations, l’artiste Afro-Américain Julian Rozzell, basé à New York, décide de se rendre à Selma à la recherche d’une histoire collective de la ségrégation. Ce sont ses pas que suit la caméra de Jean-Jacques Cunnac. Avec sa démarche nonchalante et chaloupée, il est notre guide dans la ville de solitude. Sa silhouette longiligne et dégingandée semble danser en cadence à chacune de ses foulées. Son visage détendu au sourire délicat va à la rencontre des habitants en quête de témoignages et de souvenirs.

Que reste-t-il des militants de la première heure et de leurs descendants ? Peu de choses en somme tant les années qui ont passé n’ont pas complètement guéri les blessures de la ségrégation. Les adolescents noirs, pris dans l’engrenage de la drogue et de la violence, meurent trop jeunes. La pauvreté et le désœuvrement semblent avoir remplacé l’espérance. Si la ségrégation n’est plus imposée par la loi, elle demeure de fait dans les attitudes des communautés qui ne se mélangent pas. La gêne est palpable lors d’une visite dans un cimetière sudiste, à la rencontre fortuite d’un homme issu de ces combattants du Sud esclavagiste et ségrégationniste, qui pèse chacun de ses mots.

À Selma, Julian Rozzell découvre une ville décrépie et presqu’à l’abandon. Les usines ont fermé et l’emploi s’en est allé. Restent les lieux historiques qui survivent plus ou moins bien à l’usure du temps. La Brown Chapel, jadis lieu de rassemblement des combattants des droits civiques est toujours là, certes rongée par le déclin mais en pleine rénovation. Quant au pont Edmond Pettus, à la fois point culminant du déchaînement de la violence policière lors du Bloody Sunday et lieu emblématique de la délivrance, il trône toujours fièrement et porte désormais le nom du pasteur Martin Luther King.

C’est sur ce pont entre deux rives symboliques que se terminent nos pérégrinations dans le sillage de Julian, colonne vertébrale de ce voyage en nostalgie. Son rôle s’estompe alors qu’il se mêle à la foule immense des défenseurs de la mémoire vivante. Selma se ranime enfin lors des commémorations. Le titre du documentaire, Selma, les beaux lendemains, qui pouvait paraître ironique tant la ville est enlisée dans ses turpitudes, prend alors tout son sens. L’exaltation de la lutte non-violente et de l’action reprend ses droits face à la torpeur et aux crimes de sang. Seuls les arbres majestueux, symboles de la douceur du Sud galant comme on disait avant, témoignent de ce temps moins glorieux où ils ployaient sous le poids d’étranges fruits aux yeux exorbités. Julian Rozzell ne peut s’empêcher, en les contemplant, d’y entrevoir les fantômes du passé.

Jean-Jacques Cunnac est membre de SIGNIS France.

Anne Le Cor

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