Curieux destin que celui de Goliarda Sapienza, Sicilienne née en 1924, de parents engagés dans la gauche italienne anarchiste. Socialiste et athée, elle intègre à 16 ans l’Académie d’art dramatique de Rome et se fait connaître par le théâtre et un peu par le cinéma. Elle intègre la Résistance pendant la bataille de Rome en 1943.
FUORI de Mario Martone. France/ Italie. 2025, 1h57. Avec Valeria Golino et Matilda De Angelis. Festival de Cannes 2025, compétition officielle.
Critique de Bernard Bourgey, SIGNIS France
Dans les années 1960 elle écrit plusieurs ouvrages autobiographiques, où elle raconte entre autres un séjour en hôpital psychiatrique après une tentative de suicide et son incarcération après un vol de bijoux. Mais c’est surtout son ouvrage L’Art de la joie, écrit sur une dizaine d’années qui fera sa renommée. Rejeté au départ pour ses idées avant-gardistes, édité sans succès après sa mort en 1996, il deviendra un best-seller au début des années 2000, marqué autant par sa vision anarchiste des enjeux sociétaux que par ses engagements féministes et sa bisexualité.

Mario Martone qui avec son superbe Nostalgia nous avait plongé en 2022 dans les sinistres coulisses de la pègre napolitaine, ne tombe pas dans l’exhaustivité fade d’un biopic, mais ne retient de la vie de Sapienza que les liens qu’elle a noués avec ses codétenues, qui perdurent en amitié dans une Rome lumineuse après la prison.
On pourrait penser que ce focus est trop à distance des choses vécues pour rendre compte d’une telle personnalité – on est dans une ambiance de liberté retrouvée et non dans le récit des actes qui ont justifié l’incarcération de chacune – mais le réalisateur nous révèle par petites touches que cette intellectuelle, au vécu si riche comparé à celui des prostituées et autres délinquantes dont elle a partagé l’enfermement dans la prison de Rebibbia, est capable d’une empathie et d’une sororité joyeuse dans laquelle l’amitié et le désir ont toute leur part. Et aussi les entraides plus ou moins louches perdurer dans une façade de respectabilité…
Mario Martone s’attache particulièrement à Roberta une toxicomane au lien privilégié avec Goliarda. Entre bagarres, fous rires et douche partagée entre femmes, il nous laisse entrevoir comment les points d’encrage d’une œuvre littéraire peuvent naître de moments furtifs, presque anecdotiques, mais qui redonnent l’envie d’écrire.
Le réalisateur met particulièrement en valeur les deux actrices principales Valeria Golino qui campe une Goliarda passionnante et Matilda De Angelis une Roberta au caractère trempé. On ajoutera le plaisir qu’a le spectateur d’écouter Robert Wyatt, d’apprécier l’extrait vidéo du générique final avec Goliarda Sapienza elle-même sur un plateau TV où sa hauteur de vue face au présentateur en dit long, sans oublier le bonheur du tableau final du film où une valise sur un quai de gare devient la transmission d’une fille à une mère et une promesse de littérature !
Bernard Bourgey

