MédiasLes Chroniques CinémaYELLOW LETTERS de Ilker Catak, Ours d'or Berlinale 2026

YELLOW LETTERS de Ilker Catak, Ours d’or Berlinale 2026

Lorsqu’un pays est en crise économique ou institutionnelle, les conséquences ont des résonances jusque dans l’intimité des familles. A travers la vie d’un couple d’artistes privés de leur liberté d’exercer, une intelligente réflexion autour des choix et et des comportements de chacun, face à la peur, l’économie du quotidien et l’injustice.

YELLOW LETTERS de Ilker Catak. Allemagne/France, 2025, 2h09. Avec Özgü Namal, Tansu Bicer, Aydin Isik, Yusuf Akgün. Berlinale 2026, Ours d’or du meilleur film.

Critique de Magali Van Reeth, SIGNIS France

Le film s’ouvre sur une représentation au théâtre national où Aziz est l’auteur de la pièce que Derya, sa femme, interprète comme rôle principal. Au milieu des applaudissements, des félicitations, des bouquets de fleur et du tintement des verres, on perçoit vite la tension lorsque le gouverneur quitte la salle, entouré de sa garde rapprochée, et que Derya refuse d’aller le saluer. Cette tension va parcourir le couple pendant tout le film.

Inspiré par les répressions après la tentative de coup d’état militaire, qui a eu lieu en Turquie en 2016, dans les milieux universitaires et culturels, Yellow Letters met en parallèle la déstabilisation d’une société et de celle d’une famille. Lorsque la peur s’installe, que faire de ses idéaux politiques ? Jusqu’où doit-on se renier pour protéger ceux qu’on aime ? Après leurs licenciements, reçus par courrier dans une enveloppe jaune, Derya et Aziz passent par plusieurs phases. Tantôt, c’est Derya qui refuse de se soumettre, tantôt c’est Aziz qui accepte le compromis. Leur fille adolescente Ezgi a d’autres problèmes en tête, essentiellement centrés autour des copains et du téléphone portable, tandis que sa grand-mère reste très ferme sur l’indépendance des femmes.

La magie du cinéma permet de savoureux télescopages… Ilker Catak s’appuie sur sa double culture turque et allemande pour trouver astucieusement un décor à son film, ancré dans la Turquie autant qu’en Allemagne. Tous les comédiens sont turcophones, beaucoup ont aussi une double culture et se sont engagés dans cette aventure, montrant ainsi combien la sauvegarde de la démocratie est une question essentielle et universelle.

Avec une mise en scène tout au service du récit et d’excellents comédiens, une lumière qui étouffe un peu les personnages et un scénario qui montre bien la difficulté de prendre des décisions morales quand il faut assurer les repas quotidiens et l’éducation des enfants, Yellow Letters montre ceux qui tentent de résister dans un environnement anxiogène. L’histoire de Derya et d’Aziz, complexe et finalement banale, où les sentiments font dévier les idéaux, où le quotidien devient politique, est un miroir sur l’état du monde aujourd’hui.

Magali Van Reeth

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