MédiasLes Chroniques CinémaUN JOUR AVEC MON PERE d'Akinola Davies et Wale Davies

UN JOUR AVEC MON PERE d’Akinola Davies et Wale Davies

C’est la première fois qu’un long-métrage venu du Nigéria était présent dans la sélection officielle du Festival de Cannes. Sous le titre My Father’s Shadow il concourait dans la section Un Certain Regard en 2025.

UN JOUR AVEC MON PERE / MY FATHER’S SHADOW d’Akinola et Wale Davies. Nigéria/Grande Bretagne, 2025, 1h33. Avec Sope Dirisu, Chibuike Marvellous Egbo, Godwin Egbo, Efon Wini. Festival de Cannes 2025, sélection Un Certain Regard.

Critique de Philippe Cabrol, SIGNIS France

Le film revient sur les élections présidentielles nigérianes de 1993, un moment capital dans l’histoire du pays, chargé d’espoir de voir enfin un changement vers plus de démocratie. La junte militaire au pouvoir depuis dix ans refuse de reconnaître sa défaite. En réaction, le peuple nigérian s’est soulevé, donnant lieu à de violentes manifestations qui ont secoué le pays. Le film fait s’enchevêtrer le personnel et le politique.

Folarin est un père de famille dont ses affaires l’entraînent à Lagos. Il emmène avec lui ses deux fils, ravis de pouvoir partager un moment avec leur père. Avec ce premier long métrage semi-autobiographique, se déroulant sur une seule journée, Akinola et Wales Davies racontent une partie de leur enfance. Le récit reste toujours à la hauteur des deux garçons (qui jouent de façon remarquable) qui cherchent à comprendre qui est vraiment celui qu’ils appellent papa.

Au-delà de son contexte de pauvreté et de violence, le film est particulièrement poignant lorsqu’il se concentre sur le personnage de Folarin, figure paternelle fantomatique. Folarin est à la fois vivant et déjà mort, victime d’un système défaillant, laissant derrière lui des fragments de lui-même en ses fils. Son hantise symbolise celle de la nation, les fantômes des élections perdues, des vies fauchées et des promesses non tenues.

Les réalisateurs font preuve d’une grande douceur, nous invitant à explorer la dimension émotionnelle de leurs univers grâce à de magnifiques gros plans. La caméra s’attarde souvent sur le regard du père, son froncement de sourcils et ses expressions suggérant douleur et nostalgie. L’apparence impénétrable du père se fissure peu à peu et, au fil de la journée, il se confie à ses fils, comme pour la première fois de sa vie.

Ainsi, le fils aîné interroge son père, souvent absent : « Papa, si tu dis que tu nous aimes et que Dieu nous aime, cela signifie-t-il que les gens qui nous aiment sont toujours loin de nous ? » Le père reste silencieux. Pourtant Folarin n’hésite pas à se confier à ses fils et à leur parler comme à des adultes. La scène où celui-ci évoque le décès de son frère aîné, survenu lorsqu’ils étaient enfants, est particulièrement belle, tant sur le plan esthétique que de l’écriture.

Les enfants découvrent petit à petit un père autoritaire, peut-être pas aussi idéal qu’ils l’avaient imaginé mais bien plus réel, humain et fragilisé. Leur fascination pour « ce père mystère » se transmet par sa figure sévère mais tendre, sa stature impressionnante et son regard bouleversant. Ce film est une déclaration d’amour touchante à un père absent autant qu’au Nigéria.

Raconté avec une tendresse rarement vue à l’écran, Un Jour avec mon père équilibre le sacré et le profane avec une rare sensibilité. La promesse de Remi, formulée comme une prière où il reverra son père dans un royaume au-delà de notre réalité tangible, imprègne le film d’une aspiration spirituelle à la fois douloureuse et intime.

Ce voyage méditatif sur la paternité, la nation et la fraternité, ainsi que le souvenir et la transmission, est touchant, contemplatif et troublant.C’est un récit intimiste singulier et authentique, qui mêle force et vulnérabilité dans une œuvre cinématographique puissante qui captive. Le regard porté sur la vie au Nigéria en fait un film précieux et important.

Philippe Cabrol

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