Après La Zone d’intérêt de Jonathan Glazer (2023) qui a ouvert la perspective sur un tortionnaire nazi et sa famille, l’ombre du commandant qui porte un regard sur ses descendants 50 ans plus tard, Une enfance allemande – Île d’Amrum, 1945 met en lumière le poids écrasant qui s’est abattu sur une génération innocente.
UNE ENFANCE ALLEMANDE, ILE D’AMRUM, 1945 de Fatih AKIN. Allemagne, 2025, 1h33. Avec Jasper Billerbeck, Laura Tonke, Diane Kruger, Lisa Hagmeister. Festival de Cannes 2025, sélection Cannes première.
Critique de Patrick Lauras, SIGNIS France
Le réalisateur Fatih Akin, Allemand d’origine turque, avait suggéré à son vieil ami et réalisateur Hark Bohm, d’écrire un scénario inspiré de son enfance sur l’île d’Amrum. Scénario qu’il a ensuite adapté, ajoutant une touche personnelle pour questionner l’identité allemande.

Cela se passe donc sur une île de la mer du Nord, à la fin de la guerre. Les habitants tentent de cohabiter et survivre. Le rationnement s’impose au quotidien. Nanning, 12 ans, pêche la nuit et travaille en journée dans une ferme voisine. A hauteur d’enfant – c’est une des forces du film – la caméra ouvre notre regard sur une société îlienne et xénophobe, travaillée par les bouleversements à venir.
Il y a ceux qui rejettent le nazisme, ceux qui ne jurent que par lui – et ceux qui se retournent opportunément. Le père de Nanning était haut placé, l’oncle est relais local de la Gestapo, lui fait partie des jeunesse hitlériennes. Sa mère vit encore en bourgeoise « bien-pensante ». Elle a fui Hambourg et s’est réinstallée récemment à Amrum d’où la famille était originaire, bénéficiant des faveurs des habitants du fait de sa position. Même si les temps sont durs, et même s’il se fait traiter d’étranger, Nanning vit dans un cocon, une sorte de paradis illustré par leur masure avec de beaux meubles et les somptueux paysages de mer du Nord.
Les extérieurs ont été intégralement filmés sur l’île d’Amrum dans les dernières heures avant le coucher du soleil. La bande son a été construite à partir des bruits de la nature, le vent et les vagues principalement. Des partis cinématographiques qui délivrent une lumière inoubliable et une atmosphère poétique et authentique. L’île apparaît comme un vase clos. Les acteurs parlent ou ont appris dialecte local. Cela se ressent sûrement… même sans comprendre l’Allemand ! Le regard d’un vieux monsieur à la fin du film est celui de Hark Bohm lui-même, témoin de ce qui advient et le bouleverse intérieurement.
Revenons à notre jeune Nanning, il pressent l’imminence de changements importants. Il interroge sa mère sur les difficultés de l’armée allemande… quelle question ! Elle le rabroue et veut savoir qui lui a mis cette idée à l’esprit. Nanning est soumis à ses parents, comme sans doute la plupart des enfants de son temps… que répondra-t-il ?

La tension narrative monte d’un cran. Admirablement interprété par le jeune Jasper Billerbeck, Nanning croisera le soupçon, le mépris. C’est la perte de l’innocence de l’enfance. Les silences pèsent plus lourd que les mots. Mais que peut-il comprendre ? Comment dépasser l’idée qu’il ne peut rien sortir de bon d’un monde dénazifié ? Lorsqu’il lance à un vieil homme « Tu mens », c’est que la vérité lui est tout simplement inaccessible à cet instant, avec sa culture familiale. Progressivement, la narration illustre son éveil à la réalité, à un monde en transformation rapide, le début d’une émancipation.
C’est un film particulièrement accompli sur la forme, et lumineux, profond et bouleversant sur le fond.
Patrick Lauras

