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LES LUMIERES DE NEW YORK de Lloyd Lee Choi

Hommage assumé au Voleur de bicyclette de Vittorio de Sica (1948), le film part d’un postulat simple. A New York, un migrant chinois, Lu, se fait voler son vélo au cours d’une livraison, à la veille de l’arrivée tant attendue de sa femme et de sa fille. Cet acte devient une fracture dans les fondements de son rêve américain.

LES LUMIERES DE NEW YORK de Lloyd Lee Choi. Etats-Unis/Canada, 2025, 1h43. Avec Chang Chen, Fala Chen, Carabelle Manna Wei. Festival de Cannes 2025, sélection Quinzaine des réalisateurs.

Critique de Philippe Cabrol, SIGNIS France

Ce premier long métrage est sensible et touchant. Il développe un portrait sans concession du travail, de la dignité et de la survie des immigrés dans une ville engloutissante. Lloyd Lee Choi inscrit son histoire dans la retenue, le minimalisme et la sincérité respectant l’humanité de ses personnages. Le réalisateur montre qu’il ne s’agit pas que de l’histoire de Lu, mais de milliers de travailleurs migrants des grandes villes. Une phrase d’un ami de Lu est très poignante : ‘‘Ce n’est pas notre maison. Ici, nous ne pouvons que travailler pour les autres. » Avec ces quelques mots, le spectateur devine le poids de la résignation de ces personnes.

Lloyd Lee Choi ne glorifie ni n’exploite la souffrance de Lu, mais la présente de façon authentique. La photographie montre bien cette authenticité. Tourné dans les rues de Manhattan, le film montre de l’acier, de la brique et des ombres. Lu est souvent filmé à travers des fenêtres, des ruelles et des couloirs exigus. Ces scènes montrent son isolement dans une ville grouillante de vie mais dépourvue de chaleur. De même, le contraste entre un New York étincelant et les rues pleines d’ordures, que sa fille Yaya découvre à son arrivée, met en évidence les cruelles et réelles disparités auxquelles sont confrontés les migrants lorsqu’ils arrivent aux Etats-Unis avec le rêve de se réinventer.

Peut-on évoquer dans ce film l’exploration de la chance ? Le titre anglais, Lucky Lu (Lu le chanceux) paraît, pendant une grande partie du film, cruel et ironique. Pourtant, dans les dernières séquences, Lloyd Lee Choi montre la chance non pas comme un salut financier mais comme quelque chose de plus discret et de plus durable. La chance pour Lu n’est-elle pas la présence de sa famille et la lueur de résilience qui lui permet de continuer ? Et la lumière ne vient-elle pas de Yaya qui aide son père  »à reprendre pied » et lui fait prendre conscience que la chance peut se manifester de bien d’autres façons que par la richesse matérielle. Ce film devient une méditation sur ce que veut dire la survie dans un monde qui assimile trop souvent la valeur à la richesse. Il montre la résilience collective des personnages qu’il dépeint, refusant de laisser le désespoir éclipser la dignité.

Le film est réussi en grande partie grâce au jeu des acteurs. Chang Chen livre ici une performance discrète et émouvante. C’est un homme à bout de forces qui ne veut pas laisser sa famille voir son désarroi. Carabelle Manna Wei (Yaya) est espiègle mais perspicace, elle est consciente du désespoir de son père et elle est prête à prendre des risques qu’il ne peut pas prendre. La tendresse de leur lien offre des moments fort poignants. Fala Chen (Si Yu, la femme de Lu) apporte grâce et force tranquille. Cette famille représente une fragile constellation d’amour et de survie. Lloyd Lee Choi donne un visage, un nom et une histoire à une de ces silhouettes furtives de livreurs de repas qui sillonnent les villes en tous sens, inlassablement et anonymement.

Philippe Cabrol

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