Dans un petit village népalais entouré de forêts tropicales, un groupe de femmes aux allures outrancières fascine et inquiète le reste de la population locale, tout comme les éléphants sauvages qui habitent la jungle. De ce surprenant parallèle, le réalisateur fait un film bienveillant à l’égard de toutes les personnes stigmatisées à cause de leur apparence.
LES ELEPHANTS DANS LA BRUME de Abinash Bikram Shah. Népal/France/Allemagne/Brésil/Norvège, 2026, 1h43. Avec Puspa Thing Lama, Sahab Din Miya, Jasmin Bishwokarma, Aliz Ghimire. Festival de Cannes 2026, sélection Un Certain Regard, prix du Jury.
Critique de Magali Van Reeth, SIGNIS France
Le début du film est très intriguant et, en tant que spectatrice, on est projetée au cœur d’une petite communauté villageoise du Népal, dont on ne comprend pas tout de suite les règles régissant les relations entre les différentes composantes du village. Le personnage principal est Pirati, entourée de ses trois filles, dont Apsara, la plus jeune et la plus fantasque. Au cours d’une cérémonie religieuse, on découvre les Kinnar et les liens très particuliers qui les unissent en famille d’adoption.

Les communautés Kinnar sont régies par des figures référentes et des rituels codifiés où la spiritualité se mêle de syncrétisme ancré dans l’hindouisme. Malgré une rigidité qui rappelle parfois un comportement sectaire, ces rituels permettent la cohésion du groupe et la protection de chacune. Leurs relations avec les autres villageois sont ambiguës : on vient chercher leur protection et même demander une bénédiction mais, au moindre incident, les Kinnar sont vite stigmatisées. Un peu comme les éléphants sauvages, peuplant la jungle : ils ont une aura divine à travers le dieu Ganesh à tête d’éléphant mais on craint les dégâts qu’ils peuvent faire dans les cultures en bordure de forêt.
Premier long métrage du réalisateur népalais Abinash Bikram Shah, il est filmé avec beaucoup d’honnêteté et de pudeur. Si la plupart des actrices sont elles-mêmes des Kinnar, le récit introduit de la fiction pour montrer les drames qu’elles peuvent vivre. Apsara disparaît et sa recherche se heurte à l’indifférence des villageois ou de sa famille d’origine. Pirati, sa mère, est tiraillée entre le respect aux règles du groupe et son envie d’indépendance pour vivre une vie plus ordinaire.
L’actrice Puspa Thing Lama qui interprète Pirati la mère est elle-même une travestie, militante pour les droits des communautés LGBT au Népal. Dans une région où le cinéma indien, et ses codes bien particuliers, sont omniprésents, elle a du se défaire de ces images caricaturales pour trouver un jeu plus naturel, plus doux et intérieur. Le réalisateur insiste beaucoup sur le recours à la spiritualité des Kinnar, sans doute pour prendre de la distance face aux stigmatisations fréquentes dont elles font l’objet. Les rituels ont une fonction apaisantes et mettent à distance la violence extérieure.
Terminant son film avec une dernière scène visuellement très forte et impressionnante, Abinash Bikram Shah montre qu’il est un grand cinéaste, capable de donner à une histoire népalaise un retentissement universel.
Magali Van Reeth

