Indianapolis, Etats-Unis, février 1977, un fait divers captive le pays tout entier : une prise d’otage a lieu en direct à la télévision. C’est de cette histoire vraie, sorte de David contre Goliath, dont s’empare Gus Van Sant pour livrer une comédie noire et politique sur l’envers de la médaille du rêve américain. Le film, à l’ambiance très seventies, est à mi-chemin entre drame et satire.
LA CORDE AU COU / DEAD MAN’S WIRE de Gus Van Stant. Etats-Unis, 2025, 1h45. Avec Bill Skarsgard, Dacre Montgomery, Al Pacino, Colman Domingo. Mostra de Venise 2025, sélection officielle.
Critique d’Anne Le Cor, SIGNIS France
Tony Kiritsis a bien calculé son coup : il s’agit d’enlever le courtier qui l’a escroqué et ruiné, jusqu’à ce qu’il obtienne réparation. Ce dernier étant en vacances en Floride, il se rabat sur son fils, Richard Hall. Le jeune homme est maintenu en joue sous la menace d’une carabine attachée au cou par un fil de fer. Filmé en direct par la télévision locale et suivi de près par la police, l’enlèvement vire à l’introspection nationale et dévoile la personnalité complexe et perturbée du preneur d’otage qui, plus qu’obtenir une somme d’argent sonnante et trébuchante, cherche surtout à rétablir son honneur perdu.

La Corde au cou impressionne d’emblée par sa reconstitution soignée des années 1970. La photographie est belle et bien maîtrisée. Les plans s’enchaînent en cadence et l’alternance avec des images filmées par les médias sur place crée un effet de réel, si bien que l’on se demander parfois s’il ne s’agit pas de véritables images d’archives. L’illusion fonctionne et le montage musclé ajoute à la tension qui monte avec l’emballement médiatique. La mise-en-scène instable donne un côté brouillon où s’entremêlent les différentes conversations, qui rajoute au réalisme.
La performance des comédiens est de qualité et le casting assez international. Dans le rôle de Tony Kiritsis, on retrouve le suédois Bill Skarsgard dont le jeu ambigu dépeint bien la psychologie trouble et vacillante du personnage. À la fois maladroit, dangereux et pathétique, le preneur d’otage oscille sans cesse entre tourment et lucidité. Avec de telles contradictions, difficile de se faire une opinion tranchée sur ce protagoniste dont le combat sincère se perd en actions absurdes. Face à lui, l’acteur australien Dacre Montgomery incarne le jeune financier Richard Hall, victime expiatoire qui n’est jamais érigée en monstre.
Le dialogue impossible entre l’otage et son bourreau est le moment fort du film. Leur confrontation sous forme de tête à tête parfois teinté d’humour vire à la totale incompréhension à mesure que Kiritsis succombe à l’emballement médiatique. Journalistes et policiers s’engagent dans une mécanique cynique jusqu’au dénouement. Mais celui qui constitue le véritable fil rouge du récit est l’animateur radio interprété par Coleman Domingo qui ponctue le récit de sa voix profonde et suave et inonde la puissante bande son de la musique pop de l’époque.

Tourné en 19 jours, La Corde au cou bénéficie d’un montage nerveux mais souffre d’un rythme assez inégal. Le traitement des événements peut paraître superficiel, comme le procès qui se déroule en quelques plans car seul le verdict compte… et surprend. Le flou dans la mise-en-scène est voulu comme tel et le film ne tranche rien. Gus Van Sant privilégie la forme sur le fond et cherche à créer une ambiance plutôt qu’à donner des réponses. Ce choix narratif assumé et qui peut surprendre est la marque de fabrique du film.
Le réalisateur Gus Van Sant est un habitué du cinéma engagé. Son film est d’autant plus d’actualité qu’il dénonce la violence structurelle au cœur de la société des Etats-Unis où il faut user de gestes extrêmes pour se faire entendre. Il utilise un personnage plein de contradictions qui, en laissant se déchaîner sa colère intime, cherche avant tout à restaurer sa dignité. Son petit sourire en coin, à la fois énigmatique et narcissique, signe un épilogue en forme de point d’interrogation.
Anne Le Cor

