C’est un sujet brûlant que Rudi Rosenberg aborde entre rires et larmes : la reconstruction d’une famille où l’on souffre d’avoir été abandonné. Comment consentir à ce qui est, comment dire et savourer l’amour qui se déploie discrètement entre les combats du quotidien ? Un drame familial poignant.
QUELQUES MOTS D’AMOUR de Rudi Rosenberg. France, 1h35. Avec Hafsia Herzi, Nour Salam. Festival de Cannes 2026, sélection Un Certain Regard.
Critique de Patrick Lauras, SIGNIS France
Erika a eu deux enfants avec des hommes qui l’ont plaquée tour à tour. L’aînée Abigaëlle (Abi) souffre de l’abandon de son père qui a refusé de la reconnaître, son demi-frère Yoni est harcelé par ses collègues à l’école. Le besoin d’affection est immense dans cette famille mais il manque les mots pour le dire : avec de telles blessures au fond de soi, on s’invective plus facilement avec des « ta gueule » qu’on ne dit « je t’aime ». L’écriture des dialogues est en effet naturaliste : « T’as un sale caractère » ; « C’est toi qui me l’a fait ». La tendresse qui règne entre les trois n’a pourtant d’égal que l’humour des deux enfants – on rit, au moins dans la première moitié du film.

Sur le fond le sujet est terrible. Antoine, le père biologique d’Abi, a refait sa vie en reniant son existence dans sa nouvelle famille. Sa posture tient en une phrase : « Ta mère savait que je ne voulais pas d’enfant ». Trop facile ! L’abandon est une blessure terrible, une violence intérieure a surgi en Abi comme un mythe : la conviction que son père l’aime. Elle éprouve le besoin viscéral de le rencontrer. Mais lorsqu’Antoine l’aperçoit avec sa mère depuis son balcon, il ne lui adresse même pas la parole. Comment naître à soi-même avec pareil héritage ? La quête du père devient une obsession, quelques années plus tard jusqu’à ne plus voir les gestes que pose Erika pour l’aider.
La talentueuse Hafsia Herzi dessine une mère au grand cœur, parfois impulsive et maladroite mais généreuse et avisée. Les autres acteurs, non professionnels, viennent de Sarcelles où se déroule l’intrigue, contribuant au réalisme et à l’authenticité de la narration, la caméra pose d’ailleurs quelques images des barres d’immeubles de cette banlieue. Erika cherche en vain la compréhension de son entourage par rapport aux difficultés d’Abigaëlle, une communauté haute en couleurs et attachante, appuyée par quelques sonorités orientales, où il fait bon vivre au début des années 2000.
Le film ne force jamais le trait, dépouillé de tout pathos. Il préfère les gestes retenus, les silences, les regards qui s’attardent un peu trop ou se détournent trop vite, les mots maladroits, les paroles sèches mais justes. Le scénario dessine subtilement un long chemin de reconstruction – sur 7 ans. La vérité qu’Erika répète à Abi se dessine dans la répétition des occasions manquées, invitant à considérer ce qui est là : l’affection inconditionnelle d’un chien, l’amitié, l’humour familial, les gestes et mots de tendresse. En définitive, la recherche du père permettra l’éclosion d’une nouvelle relation mère fille : « Pourrais-tu me dire simplement : Je t’aime » ?
Patrick Lauras

