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MOULIN de László Nemes

Jean Moulin est un héros de la Résistance contre l’occupation de la France par les Nazis. Le réalisateur hongrois László Nemes transforme le récit historique de son incarcération par la Gestapo en une expérience cinématographique de l’enfermement, de la peur et de la résistance intérieure.

MOULIN de László Nemes. France/Belgique. 2026, 2h14. Avec Gilles Lellouche, Lars Eidinger, Louise Bourgoin. Festival de Cannes 2026, compétition officielle.

Philippe Cabrol, SIGNIS France

Le film est construit en trois temps : Jean Moulin se rend à Lyon pour structurer les réseaux résistants avant d’être arrêté. Ensuite incarcéré et questionné par la Gestapo, Moulin compte sur la solidité de sa couverture pour garder espoir. Finalement, tout espoir de libération s’envole, il va falloir regarder la mort en face et subir la torture.

Nemes choisit de montrer la faillibilité de Moulin et la fragilité devient l’un des principaux ressorts dramatiques du film. Jean Moulin est ainsi présenté comme un homme qui sait ce qui l’attend et qui craint de ne pas être capable de résister à la douleur. Cette dimension est fondamentale parce qu’elle modifie la définition même du courage. Le courage consiste ici à continuer de résister alors même que l’on est terrorisé. La peur ne contredit donc pas l’héroïsme : elle permet au contraire de lui donner une dimension humaine.

Gilles Lellouche joue avec une grande sobriété. Son interprétation repose sur les signes physiques de l’épuisement : le tremblement, la respiration, le regard, la fatigue du visage. Le personnage n’est jamais transformé en « roc » héroïque. Il est au contraire progressivement réduit à son corps souffrant. Lars Eidinger construit un Klaus Barbie tortionnaire inquiétant. Son calme et son élégance rendent sa violence implacable et glaçante. Leur relation est un combat métaphysique entre le Bien et le Mal.

La résistance devient alors essentiellement intérieure. C’est pourquoi le film peut être défini comme un récit de résistance intérieure en opposition à un film d’action. La véritable action se situe dans la conscience du personnage. Moulin doit continuer à tenir alors que son corps, lui, est progressivement détruit.

L’une des forces de la mise en scène réside dans le traitement sonore de la violence. Celle-ci est davantage entendue que montrée. Respiration, cris, bruits de bottes, portes, déplacements dans les couloirs : l’univers sonore construit une véritable dramaturgie de la menace. La lumière joue également un rôle déterminant dans cette sensation d’enfermement. L’univers visuel du film repose sur des couleurs sombres et dégradées : bruns, verts obscurs, jaunes sales et halos lumineux difficilement perceptibles dans l’obscurité.

Nemes montre un homme confronté à l’impossibilité de détourner le regard. Le regard devient ainsi un espace de résistance et de souffrance. La torture n’a pas seulement pour objectif de faire souffrir physiquement. Elle cherche à détruire les résistances psychologiques, à isoler l’individu et à lui faire perdre ses repères. Barbie manipule, menace et séduit avant de recourir à la violence. La torture apparaît donc comme un système combinant violence physique et violence psychologique.

Le film peut prendre par moments une dimension quasi christique, notamment dans sa représentation finale de l’agonie de Moulin. Cette dimension est toutefois ambivalente. Le film refuse globalement de transformer Moulin en saint ou en martyr glorieux. C’est notamment le paradoxe de la fin : alors que Nemes cherche à désacraliser son personnage, certaines images contribuent à lui conférer une dimension proche du sacré.

La dimension la plus originale du film réside peut-être dans sa définition de la victoire. Il n’y a pas de victoire spectaculaire. La victoire de Moulin consiste uniquement à ne pas livrer les informations que Barbie cherche à obtenir. Dans l’univers du film, ce refus devient un acte de résistance absolue. C’est ce qui permet à Nemes de donner une dimension profondément humaine à son personnage. Le film montre simplement un homme qui souffre et qui continue malgré tout à tenir.

Philippe Cabrol

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