MédiasLes Chroniques CinémaL’ŒUF DE L'ANGE de Mamoru Oshii

L’ŒUF DE L’ANGE de Mamoru Oshii

Quarante ans après sa réalisation, une œuvre importante de l’animation japonaise, projet atypique n’ayant pas fait l’objet d’une sortie en salle, est enfin visible au cinéma après une restauration. Ce film est devenu un classique et a acquis une reconnaissance mondiale chez les cinéphiles et les passionnés d’animation. L’Oeuf de l’ange, du déluge à l’apocalypse, est une parabole biblique.

L’OEUF DE L’ANGE de Mamoru Oshii. Japon, 1985, 1h11. Film d’animation, version restaurée, sélection Cannes classique au Festival de Cannes 2025. Festival du film d’animation d’Annecy 2025, sélection Annecy classics.

Critique de Philippe Cabrol, SIGNIS France

Dans un monde inhabité et plongé dans l’obscurité, un vaisseau cathédrale se pose. Ailleurs, dans des ruines, une petite fille aux longs cheveux blancs et portant une tunique à rayures se réveille. Elle se dirige vers le vaisseau qui a attiré son attention. Elle prend avec elle un œuf, le glisse sous sa tunique et le conserve afin d’assurer la protection de son contenu. Alors qu’elle déambule dans la ville ténébreuse, elle croise la route d’un mystérieux chevalier, qui porte une grande épée en forme de croix. Il se dit à la recherche d’un oiseau qui lui est apparu en rêve.

Presque sans aucune parole dans sa première demie heure, baigné d’ombres, d’eau et de symboles religieux, le récit se situe entre rêverie apocalyptique et questionnement spirituel. Oshii tisse une méditation sur la foi, la mémoire et l’attente. Du premier au dernier plan, rien ne nous sera explicité : ni les personnages, ni le lieu, ni l’époque, ni même l’enjeu du film, laissant tout ou presque à la libre interprétation du spectateur.

Dès les premières minutes, la référence biblique s’installe, prend place pour délivrer une réécriture des versets et des textes bibliques chrétiens. L’ immense vaisseau ? il est constellé de statues figées dans un geste de prière et dont l’apparition est accompagnée de sirènes évoquant l’Apocalypse.

Le jeune homme évoquerait-il l’ange Gabriel qui vient à la rencontre d’ une fillette qui semble tenir entre ses mains et contre son ventre l’avenir de l’humanité ? L’œuf de l’ange fait référence au Déluge, que le jeune homme cite textuellement, première apocalypse, mais aussi renaissance. On pourrait assimiler l’oiseau à la colombe de Noé, c’est peut-être même ce que renferme l’œuf : un nouvel oisillon, un nouvel espoir, une nouvelle foi. Briser sa coquille, c’est rendre visible l’invisible, et c’est briser, en même temps, le mystère. Mais c’est surtout l’eau qui s’avère un élément central, irriguant l’ensemble du métrage, de la pluie battante aux étranges récipients remplis par la fillette en passant par les figures de poissons. L’œuf que porte la petite fille serait celui d’un ange. Le jeune homme veut trouver l’oiseau. Tant pour elle que pour lui se pose, de façon voilée, la question de la renaissance ou non du monde.

Le réalisateur multiplie les plongées et contre-plongées pour susciter un sentiment d’inquiétude, et ce des intérieurs obscurs aux rues labyrinthiques d’une ville qui semble mélanger tous les styles architecturaux européens.Tout est austère dans un un univers froid et énigmatique. Le film porte en lui une grande noirceur et une réelle mélancolie. Le réalisateur a confié s’être inspiré du film Stalker d’Andrei Tarkovski (1979), dont on retrouve les motifs dans la désolation des lieux, l’importance donnée à l’eau et à l’errance des personnages.

Mamoru Oshii a réalisé une œuvre hybride, à l’univers à la fois impalpable, incompréhensible, aussi vertigineux que déstabilisant. Si l’imaginaire du film est donc résolument chrétien, L’Oeuf de l’ange est le tableau de la fin d’un monde : un monde mourant, un monde qui attend son apocalypse, c’est-à-dire pour revenir, au sens étymologique du mot : que le voile soit levé sur le monde qui le suivra.

Philippe Cabrol

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