C’est à un sujet sociétal – la gestion médicale de la fin de vie, en particulier pour les personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer – que nous convie Hamaguchi en posant sa caméra dans un lieu utopique d’accueil pour personnes dépendantes, et en tissant un immense et captivant canevas humaniste.
SOUDAIN de Ryūsuke Hamaguchi. Japon/France/Allemagne/Belgique. 2026, 3h15. Avec Virginie Efira, Tao Okamoto, Kyozo Nagatsuka et Kodai Kurosaki. Compétition officielle au Festival de Cannes 2026. Prix d’interprétation féminine pour Virginie Efira et Tao Okamoto.
Critique de Philippe Cabrol, SIGNIS France
Ryusuke Hamaguchi ne cesse, depuis son premier film, d’approfondir un cinéma de la parole, de l’écoute et des mouvements souterrains de l’âme. C’est un artiste capable de faire surgir des gouffres émotionnels et philosophiques au détour d’une conversation, d’un silence ou d’un trajet en voiture.

Soudain est un récit qui explore l’amitié entre deux femmes que tout oppose. Marie-Lou, directrice de ce lieu d’accueil pour personnes âgées dépendantes, croise par hasard la route de Mari, une metteuse en scène de théâtre japonaise. Cette dernière est atteinte d’un cancer incurable et n’a plus que quelques mois à vivre. De cette confrontation avec la maladie et la fin de vie, naît une histoire lumineuse, pleine d’espoir et profondément humaine.
Mari-Lou tente de mettre en place les techniques d’humanitude qui entend prendre soin de chaque patient comme un être humain. Il s’agit de mettre en place des gestes respectueux de la dignité humaine. Fondée sur le regard, puis le toucher et la parole, la méthode réactive les capacités cognitives affaiblies, la communication et la prise de conscience. Cela se concrétise dans une relation d’humain à humain, et non comme un simple geste technique.
À travers leur rencontre se déploie un film d’une richesse vertigineuse, où chaque échange ouvre de nouvelles ramifications politiques, intimes ou philosophiques : comment trouver le chemin qui va permettre à l’impossible de devenir possible ?
À travers les trajectoires croisées des deux héroïnes, le cinéaste pose un regard lucide sur notre époque. Il aborde de front des sujets complexes comme le vieillissement de la population, la crise des systèmes de santé, la fatigue émotionnelle et l’épuisement des professionnels face à une administration obsédée par la rentabilité financière. La réflexion que propose le réalisateur sur les dérives du capitalisme contemporain et la manière dont les systèmes broient les individus s’avère particulièrement marquante. Hamaguchi dresse aussi un constat intelligent sur la baisse de la natalité, les mécanismes invisibles de domination et la façon dont la quête de productivité détruit peu à peu le tissu social.
Hamaguchi pousse, avec ce film, encore plus loin sa quête de circulation des pensées et des affects. Son film impressionne par son épaisseur intellectuelle et humaine. Les longues discussions à cœur ouvert, entre Marie-Lou et Mari ne relèvent jamais du simple discours théorique, elles deviennent des révélateurs existentiels.
La mise en scène est sobre, élégante et focalisée sur ce que ressentent ses personnages. La caméra capte les regards qui s’attardent, les sourires discrets et les petits gestes du quotidien. C’est un film qui demande d’accepter de prendre son temps.Virginie Efira et Tao Okamoto y livrent une performance d’une justesse impressionnante.
Le film, dans une douce poésie, nous souffle à l’oreille qu’il faut toujours tenir la main de ceux qu’on aime. Croire en ces personnes atteintes de maladie et à leurs soignants, croire en cet accompagnement fait de soin, de tendresse, d’humilité et de bienveillance, croire en la bonté du monde, croire en la meilleure part de nous, et aller de « l’impossible vers le possible » est le projet de cette œuvre.
Ce film bavard, profond et bouleversant ouvre à une réflexion métaphysique qui transmet un message profondément humaniste. D’une grande liberté, il est un magnifique voyage qui nous mène dans la connaissance des êtres. Toujours dans l’empathie, dans l’écoute, dans l’accueil, Soudain est d’une poésie infinie.
Philippe Cabrol

