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UN JEUNE CHAMAN de Lkhagvadulam Purev-Ochir

C’est une œuvre subtile et poétique qui propose une réflexion sur les dilemmes contemporains de la jeunesse mongole, autour des questionnements d’un jeune Mongol en quête d’identité.

UN JEUNE CHAMAN de Lkhagvadulam Purev-Ochir, Allemagne/France/ Mongolie/Pays- 2023, 1h43. Avec Tergel Bold-Erdene, Nomin-Erdene Ariunbyamba

Critique de Philippe Cabrol, SIGNIS France

Le film s’ouvre sur une séance de chamanisme. À l’intérieur d’une yourte sombre, une silhouette vêtue d’un costume à franges et d’un masque couvrant le visage surmonté d’yeux peints, danse et tape sur un tambour. Cigarette à la bouche, la voix gutturale profonde du chaman est en train d’invoquer les esprits. Quand la cérémonie est terminée, on découvre que derrière le masque se cache le jeune visage d’un adolescent Zé, 17 ans, studieux et timide. Tout en menant son existence avec sérieux, il assume également des responsabilités familiales et communautaires. Tout de suite après cette séquence, nous retrouvons Zé dans sa classe où il se fait chahuter par d’autres élèves.

Cet adolescent en plein éveil romantique et sexuel, dépositaire d’une spiritualité qui le rattache aux racines profondes de la Mongolie, officie épisodiquement comme chaman. Passant de yourte en yourte, dissimulé sous un masque, il se laisse envahir par l’esprit des ancêtres et renonce à son identité le temps de cérémonies qui lui rapportent un peu d’argent.

Avec cette double identité de lycéen et de jeune intercesseur entre les vivants et les esprits Zé est à la fois ancré dans le monde contemporain et la vie spirituelle. Il porte avec aisance ses différents masques, comme si toute sa vie était tracée. Il est tantôt en costume-cravate à l’école, tantôt affublé de son masque et de sa tenue traditionnelle, ou encore en jean et blouson. Sa rencontre avec Maralaa, jeune fille atteinte d’une maladie cardiaque qui ne croit guère à ces histoires de possession et le traite de charlatan, vient bouleverser son quotidien. Quelque chose bascule en lui.

En suivant le cheminement initiatique de Zé et de ses tourments, tumultes et émois amoureux, la réalisatrice mongole questionne la spiritualité et la modernité, sans les opposer, ainsi que la distinction entre spiritualité et rationalité, et entre spiritualité et religion. Le film pose un regard sur une société en quête de repères. Zé et Maralaa s’échappent de leurs yourtes pour aller dans les centres commerciaux ou les bars de nuit, qui deviennent leurs espaces de liberté, hors monde et hors famille. Leur joie réside dans les choses simples. Lkhagvadulam Purev-Ochir capte avec justesse l’amour adolescent, teinté d’incertitudes quant à l’avenir, entre la pression de la société, les désirs et les remises en question des croyances traditionnelles face à la société moderne. 

Si Zé apparaît tiraillé entre tradition et modernité, entre vie spirituelle et vie sensuelle, grands espaces de la steppe et verticalité du centre-ville, c’est parce qu’il symbolise la réalité des jeunes Mongols.

Depuis une trentaine d’année, la Mongolie a connu un processus progressif de modernisation qui a entraîné des transformations profondes dans ses systèmes politique, culturel, économique et éducatif. Une réponse pouvant sembler paradoxale a été une forme de revitalisation de la religion populaire, en particulier le tengrisme (chamanisme avec des marques de totémisme, d’animisme et de culte des ancêtres) qui vénère notamment les phénomènes naturels. Lorsqu’ils ont besoin de conseils spirituels, les Mongols consultent des chamans qui entrent en transe pour communiquer avec les divinités en leur nom. L’approche naturaliste de la spiritualité chaman est donc un parti pris essentiel du film pour comprendre la culture mongole et ses contradictions, et passer au-dessus des tumultes de l’adolescence et de la mutation sociale et économique. C’est sur ce lien profondément enraciné et hérité du chamanisme de la population mongole, que cette jeune réalisatrice nous raconte de l’intérieur ce qu’est réellement le chamanisme dans sa société. Les prophéties de Ze et de son Grand-Père Esprit se révèlent parfois justes, parfois erronées. L’intérêt n’est pas de savoir si la cinéaste croie ou non au chamanisme. Les pratiques religieuses s’intègrent souvent à la culture laïque. Lkhagvadulam Purev-Ochir montre que tradition et modernité ne sont pas nécessairement incompatibles à travers les croyances et les paroles de ses personnages. Elles peuvent coexister dans la Mongolie contemporaine.

La réalisatrice place tout son récit à Oulan-Bator, la capitale atypique du pays où plus de 60 % de la population des moins de trente-cinq ans vit dans les quartiers de yourtes périphériques au centre-ville.

En se concentrant sur la crise de conscience de Ze, Lkhagvadulam Purev-Ochir analyse les difficultés liées aux croyances du jeune homme, mais aussi celles qui affectent tous les jeunes gens au seuil de l’âge adulte. Quel genre de vie veut-on vivre ? Sur quelles valeurs la fonder ? C’est un dilemme qui est sans doute particulièrement intense à Oulan-Bator, une ville décrite comme impitoyable où les étudiants ne sont appréciés qu’en fonction de leur potentiel à devenir des dirigeants d’entreprise. A travers le parcours initiatique singulier du jeune chaman, ce long-métrage montre également le portrait d’une jeunesse soumise à un système éducatif ultra-rigide, sévère et réactionnaire, porté par des valeurs nationalistes. Les professeurs utilisent l’humiliation pour faire passer leur enseignement et gérer le silence en classe. La réalisatrice connaît bien le système éducatif mongol, elle exerce le métier d’enseignante.

Le film évoque aussi les problématiques qui minent le pays : la pauvreté, l’alcoolisme et le cancer du foie, la désagrégation sociale due à l’exode rural, la pollution atmosphérique. Il montre comment le chamanisme, ne se résumant pas aux cérémonies du tambour, est présent à l’intérieur des familles, quelles que soient les générations.

Pour suivre Zé, la caméra va d’espaces vierges et lumineux comme les prairies et les montagnes, de l’intérieur des yourtes à des lieux sombres comme les boites de nuit. Le contrechamp à la vue plongeante sur le centre-ville est la steppe. Elle est le lieu de la recherche de la spiritualité et de l’invisible caractérisé par les lenteurs du rythme et de certains plans contemplatifs sur des paysages lunaires.

Film d’apprentissage, de la joie à l’amertume, du renoncement à l’éveil d’une conscience, la cinéaste dresse le portrait d’un jeune homme au destin particulier. Œuvre mettant au premier plan la bienveillance, Un Jeune Chaman a été primé au festival des Trois Continents à Nantes, et à Venise, où son interprète principal, le débutant Tergel Bold-Erdene, a reçu le prix d’interprétation de la section Orizzonti.

Philippe Cabrol

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