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NOTRE SALUT d’Emmanuel Marre

Un jeune ingénieur plein d’ambition rêve de devenir un héros national sous le régime de Vichy. Son livre politique, qu’il fait circuler dans les plus hautes sphères de l’administration, doit lui permettre d’accomplir ce destin grandiose – à moins qu’il ne verse plutôt du côté de la collaboration.

NOTRE SALUT d’Emmanuel Marre. France, Belgique. 2026, 2h39. Avec Swann Arlaud, Sandrine Blancke, Harpo Guit, Mathieu Perotto, Jean-Baptiste Marre. Festival de Cannes 2026, compétition officielle, prix du scénario.

Critique de Pierre-Auguste Henry, SIGNIS France

Quel étrange objet que le nouveau long-métrage d’Emmanuel Marre, que l’on connaissait jusqu’ici pour sa comédie dramatique Rien A Foutre où il suivait une hôtesse de l’air sur une compagnie low-cost. Notre Salut met longtemps à dévoiler sa vraie nature tant la tonalité qu’il emploie est inédite pour parler de la collaboration. Présenté en compétition au dernier Festival de Cannes, Notre Salut est reparti de la Croisette avec le prix du meilleur scénario mais aussi avec l’approbation stupéfaite du public.

Nous sommes en 1940 et Henri (Swann Arlaud), un ingénieur idéaliste, débarque à Vichy avec un traité politique auto-édité : “Notre Salut”. Il y emploie pour la première fois en France le mot “management” et veut absolument convaincre toute la hiérarchie pétainiste qu’il est un esprit futuriste qui peut entamer le redressement du pays. La collaboration est un pré-requis à sa méthode, il faut composer avec les Allemands, accepter une part de défaite pour mieux repartir de l’avant.

Persuadé que la neutralité technique le protège de toute responsabilité morale, il organise méticuleusement des formations, des fiches et des organigrammes. Mais sous couvert de rigueur administrative et d’optimisation des flux, le piège se referme : de circulaire en circulaire, Henri devient l’un des maillons essentiels de la logistique d’État qui organise la spoliation puis le « ramassage » des familles juives, des événements qui le laissent parfaitement incrédule. Cette mécanique d’aveuglement volontaire s’accompagne d’une poignante correspondance intime avec son épouse Paulette (Sandrine Blancke), restée à l’écart, et dont la prose amoureuse se fane petit à petit en l’absence prolongée de son mari.

Ces lettres sont inspirées de celles envoyées par l’arrière grand-père du réalisateur, que ce dernier à exhumé des archives familiales. Le film part de cette base documentaire dont il tire une tonalité étrange : l’accent sur le quotidien, les blocages administratifs, les relations d’Henri avec ses collègues… Une banalité polie qui déstabilise. Le tabou persistant sur cette période de l’histoire de France fait qu’elle a souvent été mise en scène de façon caricaturale au cinéma, se montrant soit dans l’horreur soit dans l’épique. Mais chez Emmanuel Marre, la période est montrée comme une succession de petites lâchetés sans réel “grand méchant”, pour un effet glaçant… mais aussi comique.

En effet, passée la stupéfaction que provoque le traitement des personnages, Notre Salut parvient même à arracher quelques rires. Le terrain comique se dévoile peu à peu et finit par se confondre avec celui de la reconstitution historique. C’est là le grand tour de force de Notre Salut : porter un œil presque moqueur sur la collaboration, sa mécanique absurde et ses rouages ridicules. En empruntant ce chemin inédit, Emmanuel Marre fait œuvre utile. Il réactualise la possibilité de tels événements, une idée renforcée par une bande-son anachronique employée dès la première scène et qui provoque ce décalage audacieux et réussi.

Pierre-Auguste Henry

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